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CONTRE-COURANT - Par Ibrahima BAKHOUM
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Ibrahima BAKHOUM | 05/09/2012 | 00H13 GMT
 
Il y a dix ans, nous rations la formidable occasion de la salutaire introspection qui aurait pu nous propulser loin des pratiques qui nous avaient coûté beaucoup de points au tableau de la respectabilité internationale. Le Sénégal, admirable compétiteur à la Coupe du Monde de football Corée - Japon, un trimestre plus tôt, venait  le 26 septembre 2002,  de s’illustrer de la pire des manières, avec un bateau gisant au fond de l’océan, transformé en cimetière pour des centaines de mort à jamais sans sépulture.
 
Après les milliers de pages écrites sur ce petit pays d’Afrique de l’Ouest dont le nom commençait à figurer triomphalement sur la carte de la planète foot, le naufrage nous avait replongé autrement sur la scène mondiale ; tristement, douloureusement, exactement dans un de ces évènements où l’Afrique est attendue : les catastrophes. Mais il y avait opportunité de transformer un malheur en opportunités.

Pendant les semaines et très peu de mois qui suivirent ce douloureux événement du Joola, nous rêvions tous d’un autre type de citoyen. Simple rêve en effet et le réveil a été cauchemardesque. Le formidable engagement au sens civique et aux comportements responsables avait fondu comme nos habitudes revenues en surface, une fois l’orage passé.  En sera-t-il de même avec les orages de 2012 ? Les fortes pluies de ces derniers jours n’ont certes pas atteint le record du Joola en nombre de morts, mais leur effet sur notre habitat est d’une ampleur qui nous renvoie à nos responsabilités dans la gestion de notre cadre de vie.

Les inondations ne sont pas une fatalité liée à la pluviométrie. Nous avons fauté avec la nature, l’eau reprend ses cours, nous laissant dans le désarroi. Et on se remet au refrain d’engagements nouveaux du genre « plus jamais ça ».  Comme en 2002, le gouvernement promet de sévir. Tolérance zéro, sanction immédiate, correctifs convoqués. On attend de voir.
Mais rendons aux autorités de reconnaître désormais que leurs prédécesseurs n’étaient pas aussi « incompétents » que l’adversité politique voulait le faire croire. Les solutions ne différeront pas de beaucoup de celles proposées et parfois mises en œuvre entre 2005 et l’hivernage dernier. Il faudra toutefois aller de l’avant et surtout à un rythme plus soutenu. Les nappes à Dakar sont à bord et il n’est pas attendu qu’elles baissent avant plusieurs années encore. Le pompage des eaux ne peut dès lors être qu’une solution provisoire et très budgétivore.

Délocaliser et reloger exigent de la vision

Le président de la République a annoncé la délocalisation de populations, au nombre des mesures à prendre rapidement. Les axes Diamgnadio-Mbour et Diamgnadio-Thiès seraient ciblés comme sites d’accueil. Bonne idée, à première vue. Mais une idée de courte vue assurément.  Aucun recensement majeur de la population à reloger n’étant encore fait, il serait imprudent de se hasarder à évaluer les besoins en espace. Ils ne peuvent être que considérables. Se poserait alors le problème de la disponibilité des terres. Sur la RN1 autant que sur la RN2, la région de Dakar a commencé depuis longtemps à se déployer loin de son territoire vaste de seulement quelque 500 km2.  C’est donc la région voisine qui pourrait être très sollicitée. Mais sur les deux bandes de 70 et 80 en direction respectivement de Thiès et de Mbour, l’Etat pourrait être confronté à des obstacles dont le moindre serait la configuration du terrain. Il faudra éviter les erreurs qui ont plongé des milliers de familles dans la désolation. En outre, comment expliquer à un occupant de longue date, la pertinence (le cas échéant) de « libérer » un terrain pour y laisser installer un autre chassé de chez lui par les eaux ? L’élan de solidarité en cours de manifestation ne tarderait pas à montrer ses limites quand viendra le moment du recasement. Mais il n y a pas d’alternative à l’idée de Macky Sall. Il reste au Chef de l’Etat à être à la fois plus ambitieux et plus visionnaire, sans rien perdre du courage qu’il lui faudra pour un début d’exécution de son projet de délocalisation de populations si réfractaires au départ de ce qui a fait leur histoire en ville.

Le processus comportera plusieurs phases dont la localisation des sites, l’évaluation de leur statut foncier, les négociations avec les propriétaires privés ou les collectivités locales, l’aménagement des zones, sans oublier d’associer les populations locales, trouver les financements pour les indemnisations éventuelles et la construction des nouveaux logements ; le tout accompagné (ou précédé) d’un recensement de tous les nécessiteux.  Une fois ces préalables dépassés, il faudra rassurer les familles déplacées. Les travailleurs en poste à Dakar auront besoin de se rendre à leurs lieux d’occupation sans perdre plus de temps que tolérable par l’employeur. Les scolaires et autres étudiants et apprenants en formation ne devront rien perdre de leurs cours et ateliers.

Oser commencer, copier au besoin

Quand le gouvernement de Macky Sall aura fini (au terme de son second mandat ?) de poser les premiers jalons, si la pluviométrie reste comme celle de cette année, de nouveaux besoins se seront déjà faits jour, pour des jeunes d’aujourd’hui qui auront accédé dans dix ans, aux responsabilités de chefs de famille. Le successeur du président de la République se retrouvera à devoir gérer des erreurs nées d’une «absence de vision». On réalisera à ce moment, qu’il avait été plus judicieux de chercher des zones de recasement bien loin des axes annoncés aujourd’hui. On se demandera pourquoi n’avoir pas pensé à encourager les populations à se rapprocher de Diourbel, Fatick, Pire ou Gossas. Toutes ces localités sont distantes d’à peine 200 km de la capitale. Que celle-ci reste là où elle est où qu’une vision futuriste décide de l’envoyer à Kaffrine, ou à Ngaye.

Idrissa Seck a fait la proposition de  trouver une remplaçante à Dakar. Exactement sur les traces d’un chroniqueur de Sud quotidien qui, dans un billet à la veille de la présidentielle de 1993, promettait son bulletin au candidat qui proposerait de changer de capitale, parce que Dakar avait commencé à souffrir de sa macrocéphalie. Seul le Pr Abdoulaye Bathily réagit alors à cette interpellation. «Bonne idée mais»… On connaît la suite.

Pourtant, créer les conditions d’un éclatement géographique de la démographie peut, dans le moyen et le long termes, être porteur de développement par une meilleure répartition de la richesse nationale. Le loyer dont les prix grimpent continuellement à Dakar, trouverait une solution si la demande était contenue. Cela suppose que les familles ne soient pas contraintes de se bousculer sur un bout de terre appelé à se rétrécir un peu plus, parce que les eaux reprennent leur lit au rythme des hivernages pluvieux. Installées dans des zones aujourd’hui pauvres parce qu’abandonnées par les bras valides et les initiatives intellectuelles, beaucoup de localités retrouveraient vie du fait d’un exode urbain rendu attractif par la disponibilité d’infrastructures comme celles qui font courir vers Dakar.

De nouveaux atouts pour la décentralisation

Même à continuer de travailler dans la région du Cap Vert, la possibilité offerte de se déplacer dans de bonnes conditions sur plusieurs dizaines de kilomètres pour deux voyages le matin et l’après-midi à la fin de la journée, encouragerait à s’installer loin des problèmes de la grande ville aux multiples contraintes. Ainsi, l’argent dépensé dans l’actuelle capitale le serait dans les localités reconquises. L’artisanat et les services y reprendraient vie, les ménages seraient moins stressés qu’ils ne sont aujourd’hui. Enfin - et ce n’est pas le moindre des gains pour l’économie nationale - de nouvelles ambitions pourraient naître chez les jeunes pour l’agriculture et l’élevage. Les futurs ex rurbains* profiteraient de l’expertise acquise pour moderniser divers secteurs.

Une des conditions à la réalisation de ces objectifs qui sont loin d’être inaccessibles, passe par le développement de réseaux routiers de qualité sillonnant tout le pays. L’ambition avait déjà été déclinée dans le programme de l’ancien régime. Les oppositions de personnes (plus que de programmes) devraient être dépassées pour que les nouvelles et les futures autorités acceptent de poursuivre les projets initiés par leurs devancières. Une nouvelle opportunité d’agir intelligemment s’offre au Sénégal dans son rêve d’émergence. La politique de décentralisation régulièrement convoquée et trop souvent différée trouve dans une inondation une formidable opportunité. Ne ratons pas le virage, comme nous fîmes en 2002, après nous être promis que plus rien ne serait comme avant.

*Rurbains : le vocable désigne les personnes émigrées en ville et dont les comportements sont encore marqués par l’origine rurale. Au village, elles passent pour des urbains, du fait de quelques gestes et look hérités de leurs contacts avec les citadins et la société de consommation.
 
 
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