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Au Sud, était Le Cafard
Papa Samba KANE | 15/04/2011 | 08H56 GMT
 
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Babacar, merci de me soumettre encore une fois à une épreuve insondable en me demandant de raconter « Mon Sud à moi », à moi qui n’ai pas de Sud, à moi qui n’ai jamais aligné une ligne dans ses journaux et n’ai jamais glosé dans sa radio que comme « invité ».
 
Comme toujours, depuis que notre amitié est née, tranquillement, sur les cendres de je ne sais quoi, un truc…, un cheminement peut-être, ponctué de rencontres fugaces ou plus longues, de gestes et de mots généreux (de ta part surtout), d’avis partagés ou âprement disputés, de combats menés de concert ou chacun de son côté, mais souvent, sinon toujours, pour une cause commune – à nous deux, à notre profession ou à notre pays – tu m’as toujours drôlement embarrassé. Quand, obnubilé par n’importe quelle idée « géniale », torturé par la complexité apparente de n’importe quelle problématique humaine, je t’appelle ou franchis le seuil de ta demeure pour en parler avec toi, tu me les ramènes, avec ta pénétration habituelle, jamais infatuée, et ton enviable lucidité, à leurs justes proportions.

Il en est allé de même, chaque fois que c’est le contraire qui m’avait mobilisé, c’est-à-dire une affaire « facile », presque ficelée, qu’il ne me fallait plus que plier d’un trait de plume (par exemple). Tu m’en avais éclairé les pièges, chausse-trappes et sournois mirages, balisé, après, les chemins possibles de la réalisation. Et enfin m’en laissais l’entière responsabilité, c’est-à-dire, avec respect, la liberté de la conduire à ma manière…

Je t’avais donc appelé, il y a quelques jours, parce que c’est une chose qui a cours entre nous, adossée à nos bonnes mœurs et coutumes sénégalaises, et parce que j’ai toujours plaisir à te parler, quand j’ai vu ton éditorial inaugurant cette rafraîchissante célébration des 25 années de combat du groupe qu’avec des noms qui sonnent aujourd’hui comme le glas d’une trop belle époque, tu as fondé, hier seulement, il y a un quart de siècle. Je ne suis pas très doué pour les célébrations, je m’acquittais alors, je l’ai déjà annoncé, d’un agréable devoir. Et j’ai commenté les deux ou trois papiers qui avaient suivi le tien sous cette rubrique « Mon Sud à moi ». On parlait, je crois, du papier de ma petite sœur et amie Saphie Ly, une de ces plumes féminines remarquables que Sud à faites ou qui se sont faites à Sud – ce qui revient au même – quand tu me dis sans emphase, c’est-à-dire avec la plus profonde sincérité : « Eh, toi aussi tu as ton Sud, hein ! Et tu vas nous faire un papier ». La demande… non ! La proposition ? non plus... – c’était quelque chose d’autre, même pas une invite, quelque chose de plus pressant – avait été formulée, on l’a vu, avec un tact inégalable, cette politesse des chefs…

On n’eut pas à discuter du tout, pour que je dise : « Oui, d’accord, OK, je vais essayer ». Et là, je suis en train ! Non sans embarras, cela se sent, je crois. Que raconter de toutes les impressions, de tous ces souvenirs que je croyais enveloppés dans le linceul de l’oubli et qui affluent à flots depuis lors, de ces belles (toujours belles) histoires, de ces querelles d’école, sourdes ou ouvertes ? Je vais, en des mots éparpillés, essayer d’ensemencer des balises pour ceux qui ont besoin de savoir : la plupart des gens qui, aujourd’hui, exercent notre profession.

Quand, en 1986, Sud « embryonnait » à travers Sud-Magazine à la rue de Bayeux, après qu’un groupe de jeunes journalistes de divers horizons, dont certains, dissidents du quotidien national Le Soleil eurent réalisé leur saut dans l’inconnu – certes agrippés à la seule bouée qui jamais ne se dégonfle : le courage –, je noircissais, avec d’autres jeunes journalistes et dessinateurs, depuis quatre ans pour ma part, les pages du journal satirique « paraissant régulièrement à l’improviste »,  Le Politicien de feu Mame Less Dia.

Je nourrissais alors une admiration sans borne pour mes maîtres de ces temps d’apprentissage : Abdou Salam Kane, feu Assane Fall dit « Le prof Assan », Babacar Diack-Reuter, Mamadou Wade, Khadre Fall, Bachir Sow le discret – je n’oublie personne, mais ils sont nombreux pour tous être cités ici- ; viendra ensuite, last but not least, Matar Diop, ancien rédacteur en chef de l’APS, alors retraité et revenu de France pour diriger la rédaction du journal en formateur généreux, mais fin psychologue qui décela d’un coup d’œil nos impatiences, nos rêves de surpassement, nos envies de dissidence. Il ne fit rien pour les brider, mais tenta de nous enthousiasmer en redonnant un certain tonus à la feuille qui avait vu passer les collaborations de f… (les poètes ne meurent pas) Mamadou Traoré Diop, Issa Samb-Joe Ouakam, Jean-Pierre Ndiaye, un des piliers de Jeune Afrique alors, James Campbell, Cherif Adramé Seck le dramaturge ; mais nos cœurs, comme disent les Wolofs, étaient déjà partis…

En novembre 1986, après la dissidence du groupe de Babacar Touré du Soleil, nous étions partis, nous aussi, avec armes et bagages, des bagages qui tenaient dans nos têtes, « un rêve fou », comme celui de ceux que nous allions plus tard, souvent, appeler, avec respect, admiration, colère, énervement – c’était selon les péripéties d’un cheminement sur ce terrain complexe où nous étions à la fois concurrents et alliés – «les gens de Sud », dans notre petit groupe : TT. Fons, le père de Goorgoorlou, feu Joop, l’inoubliable créateur de Weex Dunx, Abdoulaye Bamba Diallo et quelques autres dont feu Mame Olla Faye… Voilà une information, certainement un scoop, pour bien des jeunes journalistes marqués par leur passage à Sud ! Olla est un membre fondateur du Cafard Libéré, le premier cependant à quitter l’équipe pour aller rejoindre ceux qui étaient, avant qu’il ne rejoigne Le Politicien (peu de temps avant notre départ), ses véritables compagnons d’armes, armes fourbies ensemble au Soleil : les fondateurs du groupe Sud donc.

Ce que peut-être même les moins jeunes à Sud ne savent pas, c’est qu’après les péripéties épiques qui menèrent enfin à la fondation du journal satirique qui réhabilita le genre en Afrique et fit des émules partout, c’est que, quand nous fûmes confrontés à l’épreuve définitive, bien connue des créateurs de journaux, de lui trouver un nom qui lui siérait, qui chanterait à l’oreille, qui signifierait, qui rirait, qui serait universellement compréhensible, ce nom sortit – pendant que nous tous cogitions, élaborions, proposions – quasi spontanément de la bouche de Mame Olla Faye : il avait crié fort au-dessus des enchères les plus fantaisistes : « Le Cafard Libéré »… Et tout le monde s’était tu. Adjugé ! Pour une très belle aventure dont je ne raconte ces quelques bribes que pour mieux amener celle de Sud que j’ai vécue, quoique de l’extérieur, très intensément.

Voici ce que, en 2003 déjà, j’écrivais du petit canard et où il apparaît que l’ombre de Sud se dessinait dès sa naissance – ou peut-être avant – derrière le destin du journal satirique : « Le Cafard Libéré était le produit d’une révolte de la frange la plus jeune de l’équipe d’alors du journal satirique fondé par feu Mame Less Dia. Révolte fondée sur la revendication de meilleures conditions de travail certes, mais aussi par l’envie de sortir d’une sorte d’esprit pionnier dont Le Politicien avait du mal à se départir, pour passer à un stade qualitatif technique et éthique plus en conformité avec les évolutions souterraines mais réelles dont des initiatives comme celles de Sud Magazine, trimestrielle et point de départ de la belle aventure du groupe Sud-Communication (…) étaient les indicateurs les plus probants ».

Le 17 février 1987 sortait le premier numéro du Cafard Libéré, en format tabloïd, sur huit pages, d’abord bihebdomadaire, ensuite hebdo. Une rupture totale avec ce qui se faisait alors dans le genre, par la présentation, avec une maquette de type professionnel, une régularité dans la parution et une qualité d’écriture reconnue de tous, ce qui, pour cette dernière affaire, n’était pas une rareté dans la presse sénégalaise, qu’elle fût un magazine sérieux comme Sud où même de ces feuilles fantaisistes de la même période qui allaient, cette même année, définitivement céder le terrain à une presse rigoureusement professionnelle, sur format tabloïd, paraissant régulièrement selon une périodicité contractuelle avec ses lecteurs toujours respectée, bien présentée, généralement bien écrite et respectueuse des normes journalistiques dans le traitement de l’information, comme dans l’approche des questions de déontologie.

Car, huit mois après, apparaissait dans le paysage médiatique un éclair annonciateur de bien des tempêtes et orages fécondants pour la presse pour notre démocratie en construction : Sud-Hebdo. En format tabloïd, sur huit pages, avec sa périodicité éponyme rigoureusement respectée, une équipe d’une qualité professionnelle inégalée alors, ceux-là dont j’ai dit que les noms sonnaient comme le glas d’une trop belle époque. Je commencerai par en citer un, Ndiaga Sylla, pour mille raisons, parmi lesquelles des raisons très personnelles, dont celle-ci qui suit. Ndiaga, un jour de 1988, à l’aéroport de Dakar, en partance pour les États-Unis, était tombé sur le premier jet d’une grande enquête du Cafard Libéré qui paraîtra sur cinq éditions, deux pages pleines à chaque fois. Il était titré : « Tentative de corruption sur la Coordination des Elèves et Etudiants du Sénégal ».

ABD qui me l’a raconté m’a dit que grand-bi, dans la salle d’embarquement, s’était abîmé dans la lecture des deux pages de l’enquête, ne relevant la tête qu’à la fin de sa lecture pour lui demander : « Qui est Pape Samba Kane ? » (Je crois que c’est avec cette enquête que cette signature suppléa, définitivement cette fois, à Papisko), avant de dire tout le bien qu’il pensait de ce travail. Un très grand bien. Cette générosité, ce sens du dépassement des contingences de la concurrence, confraternité définitive au-dessus des querelles de chapelle et des énervements circonstanciés, de l’âpreté des envies légitimes de faire mieux que l’autre, c’est aussi ça ce que certains, depuis quelques jours, appellent de concert « l’esprit Sud » ; en pensant, à raison, à la combativité, à la solidarité de groupe et à des choses comme la saine ambition, tout ce qui fait ce groupe qui, aujourd’hui, célèbre 25 années d’une existence qui ne fut pas facile, loin s’en faut.

Pour ma part, je retiens de ce groupe ce qui fut beau, ce qui l’est encore, et pressens ce qui le sera encore demain ; cependant qu’il ne faut pas entendre que ce qui est beau soit ce qui est facile. Ici aussi, loin  s’en faut. Ce qui fut beau à Sud-hebdo, surtout, qui fut en réalité comme une fusée devant porter le groupe en orbite, lancé de son Cap Canaveral que fut le Magazine, c’est la créativité, l’ouverture d’esprit de cet hebdo – qui se piquait, à bon  droit, d’en être un de sérieux –, incarnée par une rubrique truculente, succulente, enlevée, « Clin d’œil » elle se déclinait, était animée par Mamadou Amat surnommé Yamatélé dans la maison Sud, et qui finit, par autodérision, par se nommer lui-même ainsi dans ses textes attendus chaque semaine par les puristes.

Satiristes par vocation et par nature, nous en étions, bien sûr, au Cafard, des admirateurs de cette plume alerte, cet esprit inventif. Et croire que je parle par convenance, pour, en ces heures de célébration, faire plaisir aux « gens de Sud », c’est ignorer, comme je vais vous l’apprendre, que nous finîmes par « recruter » Yamatélé, Mamadou Amat, je veux dire, qui vint animer dans les colonnes du Cafard Libéré, journal satirique, deux rubriques, « Rebuts de la presse », et « Le dernier mot » avec un égal bonheur, sous le pseudonyme de Pape Niasse. Les cloisons n’étaient pas étanches entre les deux maisons, elles ne l’ont jamais été entre les hommes qui les construisaient : le dernier coup de fil de Ndiaga pour me dire le très grand bien qu’il pensait d’un papier que j’ai fait, remonte à…décembre dernier, 22 ans après le premier –entretemps, il y en a d’autres, du même, de toi aussi Babacar, plusieurs fois.

Et avec Wal Fadjri qui, quelques temps après la naissance de Sud-Hebdo, se convertit lui aussi au format tabloïd et à la périodicité hebdomadaire, Le Témoin qui vint plus tard agrandir la famille, occupant un créneau entre l’hebdo des Sidy Gaye, feu Ibrahima Fall surnommé « Petit chef » dans la maison, mais Grand reporter, du genre qui ne se fait plus, et le nôtre, nos quatre journaux furent surnommés « Les quatre mousquetaires ». L’influence de Sud s’était étendue à la sous-région déjà, le groupe contrôlera plus tard l’Union des journalistes d’Afrique de l’Ouest (UJAO), dirigée par Ndiaga Sylla après le Synpics, se diversifiera… Cette histoire est connue et, surtout, elle est racontée, bien racontée, ces jours-ci par ceux qui l’ont vécue de l’intérieur, et pétrie de leur sueur.

Les quatre mousquetaires, quant à eux, unis comme un seul homme, et appuyés sur le syndicat, obtiendront la signature de la Convention collective des journalistes et techniciens assimilés – c’est ainsi que même les dessinateurs eurent statut et rémunération de journaliste – et arrachèrent à l’Etat, suite à la menace d’une "grève" de la parution et d’un sit-in, cette fameuse « aide à la presse » qui fait tant fantasmer aujourd’hui.
Babacar ! A dans vingt-cinq ans pour une histoire plus complète et pour voir ce qui aura été fait des balises, si elles ont même poussé, que ces mots éparpillés ont prétendu ensemencer sur le long chemin, infini, qui attend encore la presse sénégalaise…

Et merci !

 
 
Pour l’Afrique (paru dans le 1er numéro de Sud Magazine- Mars 1986)
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