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| C’était le 31 mai et je n’avais que 200 francs… |
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| Hamidou ANNE |
03/05/2011 | 07H52 GMT |
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| Rien ne me prédestinait à charrier ces lignes dans cette série de portraits tous justes et touchants du grand garçon qu’est devenu aujourd’hui Sud. D’abord, j’ai 27 ans donc à peine plus âgé que ce journal. Ensuite, je n’y ai jamais bossé car je ne suis même pas journaliste. Tout ce qui me rattache à ce fascinant boulot est un master en communication politique que je prépare en ce moment au CELSA-Paris IV. |
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Mais « mon Sud à moi » commence le 31 mai 2008 où le jeune féru des idées de gauche que j’étais, voit avec fascination la Une du quotidien : « Que reste t-il de mai 68 ? » Mon sang ne fit qu’un tour. Mes yeux de jeune énarque prédestiné à une carrière diplomatique loin de cette condition de prolo à laquelle je me revendiquais encore laborieusement, s’écarquillèrent.
J’étais au paradis. Je saurais enfin ce qui s’est réellement passé cette année là. Quelle est cette vague de contestation estudiantine qui a fait tanguer la jeune République du Sénégal ? Qui étaient nos Dany Cohn-Bendit, nos Alain Geismar ou nos Alain Krivine ? Les slogans libertaires des étudiants de la Sorbonne « sous les pavés la plage », « il est interdit d’interdire » avaient-ils un sens chez nous ? Un faisceau d’interrogations qui attisaient encore plus ma curiosité.
J’étais au terminus de la ligne 2 à Guédiawaye, direction le Centre culturel français. Je retourne sur mes pas. En effet, je n’avais que 200 francs en poche et le receveur, le salaud, ne me les piquerait point. Ils étaient acquis à Babacar Touré et sa bande. Sur le coup, il me fallait prévenir un ami avec qui j’avais noué une formidable relation d’échanges sur tous les sujets d’actualité. Il s’agit de l’Ambassadeur Saliou Cissé, qui a servi notre pays comme chef de mission diplomatique dans de nombreuses capitales. Mais impossible, je n’avais plus de crédit. Envoyer un sms à un ambassadeur, de surcroit mon prof à l’ENA? Je n’y pense même pas. Mais sous la contrainte, tout est permis. Après un quart d’heure d’hésitation, je me lance. « Bonjour Excellence, je vous suggère le numéro de Sud quotidien de ce matin. Il est très intéressant. Excusez le sms, mais vous comprendrez. » Oui, il comprendra que je suis fauché. Ouf ! C’est bon. Les dés en sont jetés, j’ai écouté, comme César, mon cœur plus que ma raison.
Direction chez moi et ma glauque chambre. Entouré de mes livres, de ma tasse vide de café de ce matin et des restes du diner d’hier soir - le ménage ce n’est pas trop ma tasse de thé-, je piaffe de dévorer ce journal. Affalé sur mon matelas, véritable réservoir de puces et de toutes ces petites bestioles dont je ne saurais dire les noms. J’entrais au paradis.
Madior Fall m’accueille. Fabuleuse plume. Avec lui, « tout est possible. » « Tout est plausible » aussi. Et ça n’arrête pas. Vieux Savané prend le relais. Il me conte avec minutie ce qu’était l’université de Dakar à l’époque. Des filles qui ne faisaient plus la fine bouche et draguaient les mecs (intéressant !) Radio Pékin était honoré à l’époque par cette jeunesse acquise à la cause du Grand Timonier ; aujourd’hui j’ai ma dose de manipulation avec France 24 et CNN. Vieux, avec une plume vive et nostalgique, évoque les hérauts de la lutte pour les droits sociaux en Amérique notamment Stokely Carmichael, les auteurs « in » de l‘époque (Wilhelm Reich, Walter Benjamin…) Il rappelle le culte des frères Soledad, de l’anango, des chaussures Clarks, de la coiffure afro et de la musique de contestation.
Viennent ensuite au fil des pages les interviews d’Abdoulaye Bathily, leader étudiant de mai 68 et vaillant tribun de la gauche historique, d’Iba Der Thiam, alors syndicaliste et de Baro Diène le contre -révolutionnaire. Sans oublier les témoignages poignants et pleins d’émotion de Mamadou Wane « Mao » ou de Moctar Diack « du haut de son balcon »…
Ah, jeune énarque de gauche, j’ignorais plein de choses en fait. Et au lieu d’être frustré et de me rendre compte amèrement que je ne savais rien de la gauche dont je me réclamais à l’université et à l’ENA de Dakar avec grandiloquence, sous le mépris ou la fascination de mes camarades, ce numéro me mettait dans une extase absolue. Je découvrais des choses, j’apprenais. Et surtout, j’apprenais dans une langue chatoyante et bien ficelée loin du tas quotidien de galimatias qu’une certaine presse m’inocule chaque matin. Sud, c’est aussi une œuvre d’art, loin du forofifon naspa que stigmatise avec humour et de manière décapante Amadou Hampathé Ba en nous narrant l’Etrange destin de Wangrin.
Inutile de vous dire que j’ai conservé jalousement ce numéro et de temps en temps je me promène régulièrement dans ses lignes pour un pèlerinage perpétuel dans ces lieux saints du journalisme. C’est chaque fois une vraie cure de jouvence.
Si j’ai toujours été un assidu lecteur notamment de la presse grâce à mon père qui me passait Sud ou Le Cafard après avoir fini…mon Sud à moi commença vraiment de manière tardive car j’avais 25 ans. Ses années aujourd’hui. Et vu les belles plumes qui se sont succédées ici, il ne laissera personne dire que c’est le moins bel âge de la vie. Quel hommage !
Voila un témoignage d’une journée sympathique et qui a scellé pour toujours une complicité avec ce « jeune homme » qui est aussi un pote avec qui je boirais un verre en échangeant nos bons plans de drague tout en papotant sur la gauche et ce qu’elle est devenue aujourd’hui. Nous pourrions parler de sa difficulté à cristalliser les masses africaines derrière son discours, de sa perte de vitesse en Europe. Nous pourrions évoquer mon pays d’accueil qui se met à rêver du directeur général du FMI comme un messie de gauche. Mais nous nous réjouirions quand même de son épopée fabuleuse en Amérique latine avec le truculent « Commandante Chavez. »
« Mon Sud à moi », c’est deux potes qui échangent sur l’héritage des « soixante-huitards », sur la nécessité de prendre aujourd’hui le relais et de devenir la future élite post-mai 68 qui devra enfin sortir notre pays de ses difficultés structurelles.
C’est également un regard minutieux sur ce qu’est devenu notre pays après 50ans et du rôle majeur que cet organe y a joué. Sud est une vigie de notre système démocratique avec une constance hors du commun. Journal d’intellos ? Non, journal grave qui peut faire rire certes mais sans tomber dans la trivialité. En voyant cet aréopage de beaux témoignages d’anciens et d’actuels « faiseurs de Sud », j’ai dit à un ami que mon « pote » n’est pas seulement un journal, il est devenu une institution dans notre pays. Et quiconque voudra stopper cette belle aventure devra inéluctablement d’abord marcher sur les cadavres de nombreux Sénégalais.
« Mon Sud à moi » c’est surtout que j’ai toujours voulu être journaliste et c’est un gout d’inachevé que je ressens au plus profond de moi-même. Alors, ce texte, du Nord où je me trouve, est une revanche sur le destin grâce à mon camarade du Sud. Je suis journaliste d’un jour…et à Sud s’il vous plait !
Joyeux anniversaire alors mon pote !
PS : Mon Ambassadeur-prof m’a appelé vers 14h pour me remercier du tuyau. Et comme d’habitude m’a invité chez lui pour qu’on en discute.
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