| HAFEZ GHANEM, SOUS-DIRECTEUR GENERAL DE LA FAO, CHARGE DU DEVELOPPEMENT ECONOMIQUE ET SOCIAL |
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| «De 1980 à 2000, la part de l'agriculture dans les financements des donateurs est passée de 18 à 5%» |
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| Publié le 03/02/2012 | 04H10 GMT par Mame Aly KONTE
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| Malgré la volonté des politiques de nourrir les pays pauvres du continent convenablement, la baisse de la productivité agricole, est devenue plus qu'inquiétante en Afrique et dans le monde. L'humanité qui a vu augmenter sa population au cours de ces quarante dernières années, se pose aujourd'hui la question du devenir de ses productions agricoles. Et les réponses ne sont pas faciles à trouver avec le manque d'eau et les bonnes terres qui se font rares. Sous-directeur Général de la Fao chargé du développement économique et social, Hafez Ghanem est de tous ces hommes de terrain qui ont sillonné le monde et ses imperfections au cours de ces trente dernières années. Il nous livre dans cet entretien, ses vues sur le devenir des pays d'Afrique en matière d'agriculture et de sécurité alimentaire. |
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Quels sont les facteurs qui provoquent la volatilité des prix des denrées alimentaires ? Est-elle plus le fait de la mauvaise récolte ou de la spéculation financière ? Et de quels mécanismes dispose la FAO pour atténuer les effets pervers de cette volatilité ? (Le Républicain, Les Echos du Mali)
Il existe plusieurs causes, et plusieurs explications, sur le fait que les prix alimentaires soient plus volatils depuis 5 ans. Parmi les plus significatives, il convient de mentionner une spéculation plus importante que par le passé ; l’augmentation de la production de biocarburants, liant ainsi les prix des produits alimentaires aux prix des produits pétroliers ; une recrudescence d’événements climatiques extrêmes ; et enfin des causes macro-économiques. Personnellement, je pense que la raison fondamentale est que ces dernières décennies, la productivité des céréales a augmenté à un rythme moins élevé que celui de la demande. Dans les années 70, cette productivité augmentait de 3% par an : en 2011, elle n’augmente plus que de 1,8%, alors que la demande augmente de 2%. Si pendant une longue période la demande augmente plus que la productivité, le marché se resserre. Ajoutez à cela des réserves insuffisantes, comme c’est le cas aujourd’hui, l’impact sur les prix ne se fait pas attendre.
Comment pallier à cela ?
Il faut réinvestir dans l’agriculture. Il faut retourner à des taux élevés de croissance des produits alimentaires. Et à ce titre, l’Afrique dispose d’un potentiel considérable, dans la mesure où l’on part d’une productivité très basse. Depuis 2006, à la Fao, nous travaillons beaucoup sur cet aspect de la productivité. Au lendemain du G20 à Paris, les ministres nous ont chargé, avec l’Organisation de coopération et de développement économique (Ocde) de coordonner dix organisations nationales afin d’émettre des recommandations en matière de productivité. En priorité, le rapport, remis en novembre dernier, insiste sur la nécessité d’augmenter les investissements dans l’agriculture.
Quel est l’impact de l’augmentation des prix alimentaires sur les fermiers dans les pays pauvres ? Et que faites-vous en termes de prévention dans la Corne d’Afrique ? (Addis Fortune)
Les données dont nous disposons montrent que les situations varient d’un pays à l’autre. Dans certains pays, l’augmentation des prix s’est traduite par une augmentation des prix pour les fermiers. Dans d’autres pays, ce n’est pas le cas ; et cela est dû en général aux gouvernements qui limitent cette transmission du marché global aux fermiers. L’augmentation des prix devrait être une opportunité pour les fermiers. Ce n’est vrai que si le prix du marché international est répercuté sur les producteurs ; que si, aussi, l’augmentation du prix des produits alimentaires se traduit par une augmentation de la productivité. Et, je le répète, tout cela n’est possible que si les producteurs, les fermiers, ont accès aux infrastructures leur permettant d’écouler leurs produits, aux intrants - comme les semences, les fertilisants, etc. – de même que d’autres variables, permettant essentiellement d’augmenter la production. Au sein de l’Ocde (qui regroupe 34 pays membres, pour la plupart développés, et représente 80% du Pib mondial- Ndlr) cette répercussion de l’augmentation des prix sur la productivité n’a affecté que 10% du bloc. C’est dire que cette répercussion est d’autant plus difficile pour les pays en développement qui n’ont pas le même accès aux ressources.
Sur la volatilité des prix, les décisions issues du forum du G20 agricole les 22 et 23 juin derniers à Paris, ont été bien encourageantes. Au moment où la France va céder la présidence du G20 au Mexique, quels sont les premiers enseignements peut-on tirer des belles idées parisiennes dont se réjouissait à la sortie du forum, le Ministre français de l'agriculture Bruno Lemaire ? (Sud Quotidien)
Le G20 a donné lieu à quelques résultats significatifs. Tout d’abord, le fait qu’on l’on ait mis la sécurité alimentaire au top des priorités du G20 est en soi quelque chose d’important. L’initiative incite ainsi les donateurs et les institutionnels à investir dans ce secteur vital qu’est l’agriculture. C’est d’autant plus important quand on sait qu’entre 1980 et 2000, la part de l’agriculture dans les financements des donateurs est passée de 18% à 5%. Depuis, on a vu des institutions comme la Banque africaine de développement, la Banque islamique de développement, la Banque mondiale, et d’autres, décider de nouvelles dépenses dans le secteur agricole.
Où en est-on avec certaines mesures comme la mise sur pied d'une banque de données sur les productions agricoles? Sur ce volet, une importante attente avait été exprimée à l'endroit du secteur privé pour le contrôle efficace et concerté des prix sur les marchés. Quels sont les premiers signes d'entente s'il y en a ? (Sud Quotidien)
Au lendemain du G20, et à leur demande, un nouveau système d’information sur les marchés agricoles, AMIS, a été mis en place. Bien que des initiatives régionales existent, AMIS a été mis en place pour répondre au manque d’informations fiables, et à jour, sur l’offre, la demande, les stocks et la disponibilité des produits pour l’exportation. Mais aussi sur le manque d’information sur les stocks, les prix nationaux et les liens entre les marchés internationaux et nationaux. Enfin, il tente de combler l’insuffisance des réponses, ou de réponses non coordonnées, au niveau des politiques par rapport à la crise sur le marché. AMIS poursuit cinq objectifs : améliorer les informations, analyses et prévisions des marchés agricoles ; signaler des conditions anormales sur le marché international ; renforcer la capacité d’alerte précoce au niveau mondial ; rassembler les informations politiques, promouvoir le dialogue et la coordination des politiques internationales et, enfin, créer une capacité de collecte de données dans les pays participants. 28 pays ont été invités à participer à l’AMIS (le G20, l’Espagne et sept autres pays), qui représentent des acteurs majeurs. Mais les données récoltées par les organisations de ces pays sont disponibles à l’ensemble de tous els membres de la Fao, à savoir 131 pays ! Il s’agit donc d’un bien public mondial. Notre objectif ultime est de fournir les données les meilleures sur le marché ; le but étant, bien entendu, de prévenir les crises et d’infléchir les politiques. AMIS vient d’être lancé. Certains problèmes doivent encore résolus. Notamment la définition des «conditions anormales» sur un marché et le rôle du secteur privé. Début 2012, le groupe d’information de l’AMIS se réunira pour la première fois pour lancer le travail de développement des capacités.
La volatilité des prix alimentaires pèse sur les finances publiques de pays pauvres tel que l’Ethiopie qui voit la facture des importations augmenter. Dans le même temps, la productivité agricole de ces pays reste faible. Que fait la Fao pour combler ces lacunes? (Addis Fortune)
On aborde là une question qui est liée aux politiques prises par les gouvernements. Lors de la crise alimentaire en 2007/2008, qu’a-t-on vu ? Beaucoup de pays ont mis en place des politiques qui ont plus exacerbé les crises que de les calmer. En fonction de la situation alimentaire des pays, certains ont décidé d’imposer un embargo, soit sur l’exportation, soit sur l’importation de certains produits alimentaires. Dans les deux cas, ces mesures ont participé à l’augmentation des prix. Durant les crises, nous recommandons que les gouvernements des pays fassent deux choses. La première, et la plus importante, est la création de filets de sécurité pour les plus pauvres, les plus vulnérables. C’est particulièrement important en Afrique où les populations consacrent 70% de leurs revenus à l’alimentation. Ces filets de sécurité devraient les protéger. La seconde est d’aider les fermiers à répondre à l’augmentation des prix par une augmentation de la production. En 2008, la Fao a lancé une initiative permettant de faire face à l’augmentation des prix alimentaires. Cette initiative, financée par l’Union européenne, a pour finalité d’aider les fermiers à produire davantage. Cette initiative vise de nombreux pays, notamment africains.
Il ya un effort énorme parmi les pays africains pour établir des marchés des matières premières comme un moyen stratégique de lutte contre la volatilité des prix. Dans ce domaine l’Ethiopian Commodity Exchange (Ecx) joue un rôle de pionnier en Afrique. Pourtant, les gouvernements ont peur que les échanges alimentent la spéculation sur des prix alimentaires en hausse constante. Quelle est la position de la Fao face à ce débat ? (Addis Fortune)
Une bourse des matières premières est une initiative importante, car elle permet aux fermiers de limiter les risques («to hedge risks »). Le problème pour les fermiers est de couvrir le temps entre l’investissement et la production sur le marché, lequel peut aller de six à huit mois. Il ne faut pas oublier que les fermiers doivent faire face à un risque plus grand que la plupart des producteurs. La bourse leur permet de se couvrir. Mais ces bourses ont un effet négatif, ou plutôt un effet secondaire négatif qui est celui de la spéculation. Une spéculation qui peut créer une plus grande volatilité des prix alimentaires. Nous voudrions bien réguler les bourses de matières premières. Les règlementations portent sur plus de transparence et des garde-fous pour diminuer, du moins limiter les opportunités pour les spéculateurs. En un mot, les bourses de matières premières représentent un outil très important à condition qu’elles soient bien encadrées.
La volatilité des prix peut-elle influer sur l’aide humanitaire? (Les Echos du Mali)
Bien sûr, la volatilité des prix influence l’aide alimentaire, et de plusieurs manières. Tout d’abord, la crise alimentaire en 2008 s’est traduite par plus de 100 millions de personnes supplémentaires se trouvant en situation d’urgence, provoquant une augmentation de la demande d’aide, singulièrement d’aide humanitaire d’urgence. En même temps, cette situation a réduit l’approvisionnement en aide alimentaire. Si on arrive avec des produits alimentaires sur le terrain, cela décourage les fermiers locaux de produire. C’est pour cette raison que de plus en plus d’aide humanitaire prennent la forme d’aide monétaire, et non plus de produits. Cela pousse les gens à s’approvisionner sur les marchés locaux ; cela pousse ces marchés à produire plus. C’est l’adage qui dit : donnez les moyens aux gens de pêcher au lieu de leur donner du poisson. Il est donc très important de parvenir à sortir les pays de leur dépendance à l’aide humanitaire. Il nous faut, une fois de plus, nous concentrer sur des mesures permettant aux pays de produire plus localement. Il faut augmenter de plus en plus le soutien à l’économie locale.
Jacques Diouf, alors Directeur Général de la Fao s'est réjoui au cours de cette année 2011 qu'une dizaine de pays africains parmi lesquels le Malawi soient entrés dans un cycle d'abondance pour répondre à la question de l'insécurité alimentaire. Pouvez-vous dire quel est le secret de ces pays? (Sud Quotidien)
Bien que l’Afrique ait de gros efforts à faire en matière de lutte contre la faim, ce continent connaît malgré tout des succès dans ce domaine. Prenez en particulier le cas du Ghana. Ce pays a réussi à atteindre l’Objectif du millénaire pour le développement qui prévoit de réduire de moitié entre 1990 et 2015, la proportion de la population qui souffre de la faim. Il l’a atteint en soutenant ses fermiers dans deux secteurs importants et prioritaires : l’investissement public, notamment en matière de recherche-développement, et des politiques ad-hoc, permettant notamment l’accès des fermiers aux semences et au marché. Des mesures qui ont été prises dans d’autres pays et qui expliquent leur relatif succès.
• Cet article est publié dans le cadre d'un projet éditorial soutenu par le CTA dans le cadre des Briefings de Bruxelles (http://bruxellesbriefings.net), mais ne reflète pas nécessairement le point de vue de cette organisation.
Propos recueillis par Mame Aly KONTE de Sud Quotidien (Senegal), en collaboration avec Les Echos du Mali (Mali), Le Républicain (Niger), Addis Fortune (Ethiopia), The Zimbabwean (Zimbabwe) and Afronline.org (Italy)
ENCADRE
HAFEZ GHANEM
Economiste et gestionnaire
Titulaire d’un doctorat en économie de l'Université de la Californie, à Davis, Hafez Ghanem est un spécialiste du développement doté d’une grande expérience de l'analyse des politiques, de la formulation de projets, de la supervision des institutions multinationales et de leur gestion. Il a travaillé dans différentes régions: Afrique, Europe et Asie centrale, Moyen-Orient et Afrique du Nord, et en Asie du Sud-est. Il est depuis 2007 Sous-directeur Général de la Fao pour le développement économique et social, en charge des travaux d'analyse de l’Organisation dans divers domaines: sécurité alimentaire, développement agricole, commerce et marchés, questions de parité et d’équité hommes-femmes, et statistiques. Il produit trois publications phare de la Fao : «La situation mondiale de l'alimentation et de l'agriculture», «L'état de l'insécurité alimentaire dans le monde» et «La situation des marchés des produits agricoles». Avant d’entrer à la Fao, il a travaillé pendant 24 ans à la Banque Mondiale comme économiste principal, pour l’Afrique de l'Ouest et de l’Asie du Sud. M. Ghanem a signé de nombreuses publications dans des revues spécialisées dont le Rapport sur le développement dans le monde de 1995.
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