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De 30 jours à neuf ans
Oumar KHOUREYCHI | 18/05/2011 | 08H02 GMT
 
C’est après avoir lu l’excellent article de Abdou Fall que j’ai appris qu’il y avait plus de «coopérants» (c’est l’appellation qu’on se plaisait à donner à la communauté étrangère à Sud) que je ne le croyais. Cet article m’a également permis de savoir que la vraie mémoire de ce groupe de presse n’est pas forcément  ceux qui l’ont créé. Mais ces travailleurs de l’ombre dont on ne parle pas très souvent et qui, pourtant, ont construit, brique après brique, l’édifice qu’est devenu Sud Communication. Sont de ceux-là Abdou Fall que j’ai côtoyé presque dix ans aux côtés de mon grand frère Thiémokho Coulibaly, mais aussi la grande sœur Mame Fatou Fall et l’amie de tout le monde Amy Sakho. J’ai aussi appris avec énormément de plaisir que derrière sa légendaire nonchalance, se cachait en Abdou Fall un vrai talent de conteur qui donne dans les détails des récits qui remontent à plus de vingt ans dans un style clair empreint d’une forte doses d’humour.
 
Ceci est la preuve pour tous ceux qui en doutaient encore, que Sud était plus qu’un simple organe de presse. C’était une école (il l’est encore, j’en suis sûr), un véritable centre de formation qui savait mettre le pied à l’étrier de tous ceux qui en avaient la volonté et qui manifestaient le désir de devenir journaliste. Les presque dix ans que j’ai passés à Sud m’ont permis de le constater avec fierté.

Ma fierté est d’autant plus grande quand, au cours de cet anniversaire, je me rends compte que j’ai écrit dans ce journal après d’illustres confrères dont le témoignage prouve au fil des publications qu’on venait à Sud comme on allait à la Mecque ou à Rome ou au Bois Sacré : par conviction, par foi. Un sacerdoce.
 
Sud, c’était aussi comme une armée (la grande muette). On allait à la recherche de l’information comme les soldats partaient en guerre. On ne disait rien de nos déconvenues mais nous racontions juste les faits tels qu’on les avaient vécus. Il fallut la célébration de cet anniversaire pour que l’on découvre les petits secrets qui ont marqué les 25 ans de Sud et certainement qui ont participé à sa longévité.

Il en est ainsi de la «soupe populaire» que les employés, sans distinction, partageaient à la Rue Raffenel, comme de la moto bécane de Demba Ndiaye (j’aurai juré que Demba n’aurait pas pu pousser une brouette) ou de la BMW de Madior Fall. L’état du véhicule tel que décrit par Abdou Fall ne surprend pas, quand on connait le personnage.

On en rit aujourd’hui. Et pourtant il a fallu en pleurer avant, essuyer des larmes après avoir pris des gaz lacrymogènes dans les yeux, braver la justice (je suis de ceux qui sont encore en liberté provisoire dans l’affaire dite de «l’offense au chef de l’Etat», je ne sais pas s’il y a eu prescription), faire face à des dangers réels comme la témérité qui a poussé Seynabou Mbodj à aller interroger des malades mentaux à l’hôpital de Fann ou Cellou Dialllo (pas Dalein) mais le photographe qui, au cours d’un reportage à l’île de Ngor, il a nous a filmé dans la pirogue qui était en train de chavirer suite à un vent violent qui venait subitement de souffler.

Peut-être que si nous nous étions noyés, on aurait cherché, comme dans l’avion, la « boîte noire » de l’appareil photo de Cellou qui aurait donné les détails précis du naufrage.

Il ne manque pas de petites anecdotes comme celles-là qui ont marqué la vie de Sud où tout le monde est entré différemment mais par la même porte. Celle qui s’ouvrait à tous, sans distinction ni de race, ni de couleur, ni de religion, ni d’ethnie. Le seul critère d’admission à la rédaction de Sud, était de savoir « qu’est-ce que tu es capable de faire» ? On me l’a demandé ce mois de juillet 1996 lorsque je suis venu avec une lettre de demande de stage d’un mois que mon employeur à l’époque Ibrahima Bakhoum alors directeur d’un Cabinet de Conseil en Communication «BKM Média Services» m’avait chargé de remettre à Sidy Gaye, Rédacteur en chef. C’était juste pour un mois, le temps de connaître la presse sénégalaise et de retourner au Cabinet.

Le round d’observation n’a pas été long. Puisque Sidy Gaye, dès le lendemain me demande d’aller couvrir la proclamation des résultats des examens à la Faculté des Sciences Juridiques. L’article d’un quart de page, auquel Sidy Gaye a donné le titre sensationnel de «Hécatombe à la Faculté des Sciences Juridiques» a été appelé à la Une du journal. J’ai eu à la suite de cet article qui m’a valu des félicitations du Rédacteur en chef, un double sentiment : satisfaction d’avoir réussi mon entrée à Sud mais aussi peur de ne pas pouvoir continuer dans ce sens. Depuis lors, je me suis lancé un défi : vaincre la peur et être parmi les meilleurs à la rédaction. Je ne sais pas si j’ai réussi la deuxième manche du défi, mais j’ai définitivement vaincu la peur de ne pas bien faire. J’ai enchainé ainsi les articles qui ont été soit appelés à la Une ou qui ont fait l’objet d’ouverture du journal.

Une dizaine de jours après, j’entends une voix énormément grave qui annonce une masse humaine impressionnante me dire ceci : «c’est toi le stagiaire de Bill – j’appris par la suite que c’était le surnom de Bakhoum» ?, je réponds par «oui». Il me lance, sans s’arrêter : «félicitation pour tes articles». Je ne prête aucune attention à ce que je venais d’entendre puisque je ne connaissais pas mon interlocuteur. Encore une semaine après, le même interlocuteur m’interpelle à la sortie du bureau que Sidy Gaye partageait avec Ndiaga Sylla, le Directeur de Publication : «Alors, le stagiaire de Bill, tu es bien intégré à la rédaction. Maintenant il faut que tu oublies ton patron. Tu vas rester avec nous ». Je regarde, un peu embêté de ce que je venais d’entendre et je fonce à la rédaction demander à Bassirou Sow, mon camarade de promotion du CESTI, qui était ce monsieur qui veut me retenir à Sud. C’est comme çà que j’ai appris que c’était le patron du groupe : Babacar Touré. Ainsi dit, ainsi fait. Ainsi commence mon aventure à Sud où de 30 jours je suis resté neuf ans. Comme un Coup d’Etat. Ce ne sont pas seulement les militaires qui en sont capables. N’est-ce pas Babs ?

Une longue expérience au cours de laquelle j’ai appris que derrière les coups de gueule souvent d’une race violence dont on peut se demander les raisons, se cache chez Babacar Touré un gros cœur. Sans acrimonie et sans rancune, il dit ce qu’il pense et passe l’éponge. Aussitôt. Ce qui comptait chez lui, c’était le travail bien fait et pour lequel tout le monde était traité sur un pied d’égalité.

Abdoulaye Ndiaga Sylla était le maître, au sens propre du terme. Il ne pouvait pas en être autrement puisqu’il a enseigné pendant de longues années au CESTI. Il corrigeait les articles du titre jusqu’à ta signature. Ses remarques sur la grammaire, l’orthographe, la syntaxe et même les ponctuations te faisaient douter souvent de ton niveau. Après le sentiment de honte qui t’animait à la réception de ton papier bardé de corrections au stylo à l’encre rouge, tu étais fier de lire un article limpide, propre dans un style et un français remarquable.

Quid de Sidy Gaye ? On peut tout simplement dire que c’est le prototype même du journaliste : rigueur à la limite de l’excessif, grosse culture générale sur tous les sujets, grande connaissance du lectorat et capacité exceptionnelle à exploiter le potentiel des jeunes reporters. Je me souviens de ses titres provocateurs de Une qui ont créé la réflexion jusque souvent dans l’Hémicycle après avoir fait vendre le journal intégralement avant la fin de la matinée. C’en est ainsi du sujet sur la « Polygamie limitée à deux épouses » dont l’initiateur de la réflexion, le député Momar Lô n’en est pas revenu de la tournure que les discussions ont prises au point qu’il s’est retrouvé dans l’obligation de repréciser sa pensée….jusqu’à se dédire.

Sidy Gaye est de ceux qui ont eu le premier à me faire confiance. Avant même que ma situation ne soit régularisée, j’ai été propulsé chef du desk Société. Après deux ans dans ce service, la rupture est intervenue suite à un coup de sang dont je ne sais pas jusqu’à présent l’origine chez Sidy Gaye. Il m’a aussitôt révoqué sans autre forme de procès.

Au moment où je pensais que j’allais me « reposer », le voilà, depuis son bureau de la PANA, m’appeler pour réfléchir avant l’après-midi sur un format dans lequel on traiterait des questions de santé. Je voulus me débiner en prétextant que je ne savais rien sur la santé. Mais c’était sans compter avec la témérité de Sidy Gaye de faire ce qu’il a envie de faire. « Si tu penses que je vais te laisser comme çà après ton départ de la page Société, tu te trompes. Dès la semaine prochaine, on va lancer le Cahier Santé. Voici un certain nombre de sujets sur lesquels tu vas travailler », me dit-il à son retour à la rédaction. Ses décisions n’étaient pas discutables. Voilà comment a débuté le Cahier Santé.

Je cumulais cette tâche avec l’animation du desk International dont j’étais le responsable. Babacar Touré avait beau dire qu’ « il ne faut pas internationaliser le desk International », rien n’y fit.  Ici, c’est Moussa Paye qui me mettait la trouille. Il lisait tous mes commentaires et s’empressait de venir les après-midi pour les commenter. Ses idées étaient d’une pertinence si rare sur tous les sujets qu’après de longues minutes (souvent interminables) de discussions, j’étais soulagé quand il me disait « c’était en tout cas bien écrit ». Merci grand.

C’est ce que j’ai admiré à Sud : la pluralité des opinions et la richesse culturelle à les exploiter. Ce qui ne laisse aucune place à la médiocrité. Sinon, l’intellectuel du groupe, l’amoureux des belles lettres, Vieux Savané était là pour le rappeler. Demba Ndiaye aussi. Lui, ne craignait rien – c’est à croire qu’il ne faisait pas exprès pour provoquer – pour écrire avec ses termes, que je me garde de répéter ici, ce qu’il a envie de dire, mais avec énormément d’honnêteté. C’était le copain de tout le monde. Malgré la différence d’âge, on pouvait tout se permettre avec lui et lui aussi avec nous. Comme ce petit nom dont il m’a affublé. Il a arrêté de me le dire – en tout cas publiquement – lorsqu’il a été surpris par Ndiaga Sylla, de passage dans la rédaction, en train de vociférer alors que j’étais à deux mètres de lui. Gentiment, mais fermement, le Directeur de Publication l’a rappelé à l’ordre en lui disant qu’on doit s’interdire de dire des gros mots à la rédaction. Depuis lors j’ai eu la paix. Mais en fait, ce gros mot était quoi ? Si vous le trouvez, ne le dites pas à voix haute. Ndiaga Sylla n’est pas loin.

Notre génération nous a rendu la tâche plus facile et la vie plus agréable à la rédaction. On noyait nos frustrations dans des franches rigolades après des sarcasmes sans limite qu’on se lançait. Celui qui en prenait le plus de ma part était Bacary Domingo Mané (qui renvoie toute la communication politique à la cravate rouge du président Wade). Il y avait aussi Mame Aly Konté, le très affable. Bocar Niang aussi. Mais surtout Alassane Cissé que notre ami Amadou Diagne Niang a surnommé « La vache qui rit ». Regardez Alassane Cissé et faites la comparaison avec le fromage bien nommé.

Mais le plus gros taquin était Malick Bâ (Blin). C’était le « xénophobe » de la rédaction qui se plaisait à rappeler à chacun sa nationalité et ses origines. Nous avons eu la paix avec lui, lorsqu’il a goutté au « kaba sari » (bouillie de maïs avec du lait et du sucre à volonté). Son embonpoint tient de là. Celle qui lui servait ce plat était d’origine …. malienne. Depuis lors on a signé la paix des braves.

Je ne saurais terminer sans rendre hommage à mon « oncle » Mame Olla Faye. Il était si convaincu que j’étais son neveu et me traitait comme tel qu’il m’a invité à plusieurs reprises chez lui à la Médina pour me présenter à sa mère et ses épouses et enfants. Son attention à mon égard était sans limite au point de me chercher des décoctions de racines pour me donner à boire (contre mon gré) lorsqu’un jour je suis tombé malade et qu’il était convaincu que les médecins ne pouvaient pas me traiter. Dors en paix « Tonton ».

Ainsi est Sud. La grande famille qu’il a créée et dont les enfants commencent à se connaitre maintenant. Mais ne lui rendront jamais assez d’hommages.

 
 
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