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Eux & Nous Par Makhily GASSAMA
DU COMBAT CONTRE LE FRANC CFA
07/08/2017 | 10H11 GMT
 

Cher P’tit frère,

Tu nous as adressé ce message taquin, après nous avoir signalé la parution de ta réaction à l’invitation du professeur africain du Togo, Kako Nubukpo, à un vaste débat constructif sur le franc CFA : « Pour ceux qui n’ont pas cent francs CFA pour se payer le journal (ah oui, ça existe dé), écris-tu, voici ci-joint ma dernière contribution publiée dans «Libération» du jour et intitulée : « Combat contre le CFA : ma part de vérité». 

 

Tu as bien fait de me permettre de te lire sous un autre format : j’ai passé la journée hors de chez moi et j’avais oublié le portefeuille à la maison. Je me rends compte d’ailleurs que même si je l’avais sur moi, je n’y aurais pas trouvé cent francs pour acheter ton article ! Nos pays sont pauvres et nous avons bien une monnaie, mais, en vérité, LA monnaie nous manque. Tu comprends pourquoi, même pour des raisons bassement nationalistes, (car il est difficile, même de nos jours, de soulever une pierre, aussi petite qu’elle soit, pour la construction de nos pays sans ce sentiment), je soutiens fermement le combat du professeur Kako Nubukpo, que je connais bien au plan intellectuel. Je sais la réputation que l’extrême droite et la gauche extrême (je dis bien : la gauche extrême), chacune selon ses tendances, ont réussi à coller à ce concept qui, pourtant, a permis incontestablement de bâtir ce qu’on appelle aujourd’hui « les grandes nations ». Laquelle d’entre elles n’a pas connu ce stade élémentaire de leur parcours ? L’extrême droite, par ses faits et ses discours à l’ardeur débordante, son goût de l’épouvante, a abâtardi ce concept par ailleurs chargé de grandeur et de noblesse ; la gauche extrême, par ses discours lassants, sa haine désordonnée contre tout adversaire, l’a rendu caduc et répugnant. 

Je ne pense pas que nous portons honorablement nos pays en nous. Surtout en Afrique francophone. Nous avons des comportements d’apatrides. Nous ne nous accrochons à nos pays que pour lutter contre le voisin. Tu parles de l’énorme prestige accordé au Blanc. Tu as raison. Le Blanc, pour nous, appartient à une « race » accomplie, une « race » achevée. Nous sommes loin d’être les derniers (pour nous évincer de la première place) à croire à la malédiction de Cham. 

Depuis la proclamation de nos indépendances, l’Ecole africaine n’a pas du tout fait le travail que la sortie d’un système répressif et destructeur attendait d’elle. Nos universités continuent à nous soûler des pensées archaïques de l’Occident du moyen âge, non pas celles des temps modernes. Du reste, bien de nos universitaires sont incapables de penser par eux-mêmes, toujours là à ressasser les dires des autres. Ainsi, nos institutions universitaires ne se soucient guère de nos réalités, de nos retards « matériels », des tares laissées par des siècles d’esclavage, de colonialisme, de soumission ; et ces tares ont besoin d’être sérieusement, pour ne pas dire scientifiquement diagnostiquées par ces institutions ; ça aurait dû être un volet de leurs vocations dès le début de nos indépendances, si elles tiennent à la formation de l’homme, à celle du bâtisseur. Or pour ces universités, tout se passe comme si nous et l’Occident étions dans le même bateau depuis la nuit des temps, comme si nous nous abreuvions du même lait, partagions la même condition humaine… 

Le fait de quitter une monnaie qui n’est pas gérée par nous-mêmes, une monnaie que nous sommes incapables de contrôler dans toutes les étapes qu’elle est forcément contrainte de parcourir comme toutes autres monnaies, relève du simple bon sens ; et tout cela invite largement à s’opposer au franc CFA, cher P’tit frère. Pourquoi vouloir, dans nos pays francophones, que rien de crédible ou de vital ne se fasse, sans l’ancien pays colonisateur. Nous ne sommes pas seuls, à travers l’histoire de l’homme, à avoir été colonisés sur le globe. Les autres pays, anciennement colonisés, réagissent-ils, dans leurs relations avec les anciens pays colonisateurs, comme nous avons coutume de réagir dans nos relations avec la France ? Question importante à laquelle nous finirons bien, un jour, par être contraints de répondre. Elle se pose surtout à notre classe politique et à nos élites intellectuelle et économique. 

Au fait, c’est pour lutter contre les tares que tu as dénoncées avec justesse et beaucoup d’art, qu’il faut commencer par le commencement, par la suppression  de tout ce qui dénature notre souveraineté et nous invite à l’irresponsabilité ; dans ce cas, commençons par la suppression d’un fait qui accompagne nos gestes quotidiens depuis le temps colonial : la circulation, dans nos mains, d’une monnaie dont le contrôle nous échappe. Il n’est pas nécessaire d’être un grand spécialiste, comme Kako Nubukpo, pour prendre l’énorme risque de lutter contre cette monnaie, qui est loin d’être une monnaie innocente. 

Il y a beaucoup à dire et à redire… 

P’tit frère, ces remarques n’infirment pas l’admiration que ta plume déclenche toujours en moi. Du reste, à bien réfléchir, Nubukpo et toi êtes sur la même longueur d’onde ; c’est justement pour lutter contre toutes les tares que tu viens de citer – comme tu as raison ! – que le professeur Nubukpo, qui est dans la finance, se trouve à la recherche de solutions dans son domaine de compétences. Il est à reconnaître qu’un intellectuel ne doit pas se contenter de ne se mouvoir que dans son espace de compétence ; c’est pourquoi nous prenons tous position, quelle que soit notre formation d’origine, pour ou contre le CFA. La présence française a avili tous les domaines de développement chez nous avec notre consentement, il est vrai, parfois avec notre précieux et lâche concours. Pourtant, ce que nous recherchons est simple depuis la proclamation de nos indépendances : renoncer à la haine, à la vengeance inutile et ridicule et coopérer dans la paix, le respect réciproque, avec l’ancien colonisateur, dans l’intérêt exclusif de nos pays. C’est loin d’être le cas par la faute de nos gouvernants et des dirigeants français de droite comme du centre ou de gauche. En France, l’idéologie cesse d’inspirer l’homme politique dès qu’il s’agit de l’Afrique. C’est pourquoi, dans la situation actuelle de l’Afrique, surtout de l’Afrique francophone, il convient que chacun de nous repense tous les éléments qui peuplent son domaine avec esprit critique et détermination et nous, intellectuels de pays sous-développés, devons savoir nous intéresser aux propositions des autres citoyens du continent et à celles des amis étrangers de l’Afrique, que ces propositions nous paraissent justes ou contestables, comme tu le fais. C’est la raison pour laquelle j’ai personnellement soutenu et continuerai de soutenir toutes les luttes contre le franc CFA. 

Luttons farouchement contre nos tares. C’est un devoir. Et ces tares, tu les connais bien, P’tit frère, et tu as cité quelques-unes dans ton texte. Je devine que tu rendras d’énormes services à ton Afrique, surtout dans sa partie francophone qui a perdu toute santé pour agir dans l’intérêt de ses populations, si tu crées, sur le Net, un espace, une tribune pour traiter, développer ces questions les unes après les autres, comme ton compatriote, le politologue Babacar Justin Ndiaye, le fait en traitant les points saillants de l’actualité africaine. Tu es doué d’une grande capacité de provocation intelligente et tu déchaînes aisément le débat. Fais-en profiter ton Afrique, P’tit frère, et par la grâce de mon âge, je te bénirai… 

Mille fois merci d’avoir mis le doigt sur mes plaies : je vais de ces pas chez le médecin ; il faut que je guérisse ! Il faut que nous guérissions ! Car l’Ecole africaine francophone n’a accompli aucun effort pour soulager nos maux. Ses programmes ont continué à nous abêtir en nous maintenant dans nos habitudes de soumission et dans ce qu’Aimé Césaire appelé : le larbinisme. « Pourquoi pas la France ! » Voilà la certitude qui nous tue à petit feu, engloutit nos capacités d’action, émascule notre volonté d’agir pour le bien-être de nos populations contrairement à ce que font les Occidentaux pour les leurs avec détermination. 

Fraternellement.

 
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