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REPLIQUE DU GENERAL LOUIS TAVAREZ DE SOUZA À ABDOU DIOUF
«IL N’A JAMAIS ETE QUESTION DE COUP D’ETAT»
Abdoulaye THIAM et Baye Oumar GUEYE | 06/07/2017 | 10H16 GMT
 
C’est un Général très amère qui solde ses comptes avec l’ex Président Abdou Diouf qui l’accuse, dans ses Mémoires, d’avoir tenté un coup d’Etat en 1988. Le Général Louis Tavarès De Souza nie en bloc. Et dans cette entreprise de rétablir la vérité, il n’hésitait pas à demander à son épouse d’intervenir dans l’entretien, comme c’est le cas lorsqu’il s’est agi de la création d’un Comité de soutien à Diouf. Dans cet entretien il aborde la question des rapports entre Abdou Diouf et Collin (qu’il considérait comme le vrai homme fort) et de la crise casamançaise.
 
L’ancien président de la République Abdou Diouf qui vient de sortir ses Mémoires vous accuse d’avoir tenté un coup d’Etat qu’il a réussi à déjouer. Pouvez-vous nous rappeler ces événements de 1988?
 
Il me semble avoir déjà répondu à ce type de question avec Babacar Touré (Ndlr: Enquête de Babacar Touré, Sud Hebdo N°49 du 20 avril 1989). Qu’à cela ne tienne, nous allons essayer de nous rémémorrer.
 
Nous précisions que le Président Diouf soutient avoir été informé de votre tentative de coup d’Etat par Mme Andrézia Vaz, qui a eu l’information via l’épouse du Colonel Gomis, alors chef des parachutistes. Qu’en est–il exactement ?
 
Andrézia Vaz? (Il marque un long temps d’arrêt). Etonnant ! Je dis étonnant parce qu’Andrézia vaz venait souvent chez nous. D’ailleurs, elle ne venait pas seule. Elle venait avec son amie qui est une cousine à moi, Elisabeth Diaw qui fut directrice de banque. Elles étaient constamment ensemble. Alors ce qui m’étonne, c’est que nous n’avons jamais parlé avec Andrésia Vaz ni avec Babette d’une histoire de coup d’Etat. 
 
Sa femme intervient en tentant de répondre à la question suivante: connaissez-vous Mme Vaz?
 
Connaitre, c’est trop dire. Nous étions tout le temps ensemble et elle venait à la maison. Nos enfants ont grandi ensemble. Ils ont toujours été ensemble et jusqu’à ce jour, ils sont ensemble. C’est vraiment dommage que M. Abdou Diouf puisse diviser des familles qui, pendant quarante  ans, ont été ensemble. Je ne sais pas comment Andrésia Vaz va se retrouver aujourdhui. Jusqu’à présent, elle n’a pas réagi. Et nous attendions sa reaction pour pouvoir répondre au peuple sénégalais.
 
Question à son épouse : Allez-vous l’interpeller?
 
Jamais! C’est à elle de venir vers nous, parce que nous ne lui avons rien dit. Ce qui m’étonne, c’est que non seulement elle ne réagit pas mais également son mari (Assane Mbodj, Ndlr) se trouvait dans un état trés particulier à l’époque (Il était mis aux arrêts, Ndlr). Quand il a eu un accident, le Génèral a été très magnanime en prévenant le chef suprême des armées. On l’a mis aux arrêts mais on a ni touché à sa carrière ni touché à sa dignité. Quelqu’un à qui on a fait ça pour son mari ne peut pas du jour au lendemain salir le mien.
 
Il n’y a jamais eu de discussion dans votre maison allant dans ce sens? 
 
J ama i s , au plus g r a n d jamais. J a m a i s ( L e Gé n é r a l reprend la parolendlr)! C’est d’abord Abdou Diouf lui-même qui m’a appelé ce matin là pour me dire: “Général, je ne sais pas si vous êtes au courant mais je suis étonné que vous ne m’ayiez pas rendu compte jusqu’ici”.
 
De quoi ?
 
Je ne sais pas jusqu’ici. Je n’étais pas au courant encore de l’histoire d’un putsh. 
 
Abdou Diouf cite des faits dans son livre. Il soutient que vous avez convoqué le Colonel Gomis qui était chef parachutiste et également Garbar Diop, chef des blindés d’alors. Toutes ces personnes n’étaient pas d’accord pour l’opération. Mais aussi Didier Bambassy, chef des commandos.  Puis...
 
(Il coupe avec fermeté). Je crois que vous confondez deux choses. Il y a d’abord le cas d’Andrésia Vaz et de son mari. Jamais, je n’ai parlé ni à Andrésia Vaz ni à quelqu’un d’autre. Les problèmes aussi importants concernant l’armée, c’est moi. 
 
Vous voulez dire qu’il n’y a jamais eu de réunion avec les collègues militaires? 
 
Des réunions, il y en a eues. Il y a eu une réunion que j’ai convoquée et je vais vous dire de quoi il s’agissait. C’est une réunion que j’ai convoquée parce que c’est l’époque où (Jean) Collin racontait des tas d’histoires. Et par la suite, j’ai eu quelqu’un qui a été envoyé, me dit-on, de Paris pour me contacter. C’est l’époque où il y avait des tas d’histoires entre Wade et Diouf. On m’appelle pour me dire qu’il y a quelqu’un qui aimerait me renconter et qu’il est à la maison. Quand je l’ai rencontré, voilà ce qu’il m’a sorti: “Mon Général, je viens de Paris. J’ai été envoyé par les Généraux”. Lesquels? Je ne connais pas. Si c’était des gens de ma promotion, je me rappelerai. Ces gens-là étaient étonnés parce qu’ils craignaient que la situation au Sénégal se dégrade. Ils souhaiteraient vraiment que l’armée réagisse pour mettre de l’ordre afin qu’il n’y ait pas de grabuge entre Abdoulaye Wade et Abdou Diouf.
 
Général, je vais vous citer précisément le passage dont il question dans les Mémoires de Diouf. “De nos échanges, j’ai compris que Tavarez Da Souza avait convoqué le Colonel Gomis, chef des parachutistes afin de lui demander son appui pour son projet. Gomis devait sauter sur le palais pour s’assurer de la présence de ma personne et de ma famille”. Le coup a foiré parce que le Colonel Gomis en avait parlé à son épouse. Mme Gomis qui avait craqué à l’idée de voir son mari entraîné dans un engrenage qui pouvait lui coûter cher et déstabiliser le Sénégal, en a parlé à Mme Vaz”. 
 
«Ils sont encore vivants (répond Madame Tavarez-ndlr). Pourquoi ne pas convoquer Gomis pour qu’il répète la même chose ? Non, je sais que Gomis ne l’a pas dit. C’est un officier digne. J’ai convoqué ces gosses-là. C’est effectivement l’époque où il y avait… (il ne termine pas la phrase). Et ce Français que je vous dit avoir reçu m’avait laissé entendre qu’ils savent qu’il y a des gens qui se préparent pour faire un coup d’Etat et qu’il faut qu’on surveille Wade et que si on ne fait pas attention, le Sénégal va entrer dans des histoires, une sorte de rébellion. Je l’ai calé. Je lui ai dit que si Wade est arrêté, ce n’est pas notre problème, c’est l’Etat, la justice. Quand ça concernera l’armée, on avisera et ce n’est pas maintenant. Si nous sommes convoqués, c’est pour le maintien de l’ordre. Si nous mettons l’ordre et que la situation continue de se dégrader, nous la rétablissons. Ce n’est qu’en ce moment que l’armée réagit en toute responsabilité. J’ai eu à discuter de cette affaire avec le ministre de l’Intérieur de l’époque. J’ai été convoqué et on m’a posé des tas de questions. N’empêche qu’il y a rien eu. J’ai été convoqué bien longtemps après devant le ministre de l’Intérieur qui a tout fait parce qu’il recevait des instructions du Secrétaire général du gouvernement, notamment J e a n Collin. En ce moment, l’armée était dans la caserne. J’avais interdit qu’elle bouge. J’avais mis en alerte Thiès, les parachutistes qui étaient à Dial Diop, les commandants de leur caserne. J’avais ordonné que personne ne bouge, sauf sous mes ordres puisque nous étions passés à la phase de simple maintien de l’ordre à la phase rétablissement de l’ordre. Celui qui dirigeait était ce fameux ministre de l’Intérieur, André Sonko, qui m’avait donné toutes les réquisitions qui me permettaient d’agir. Mais je les ai mis dans le coffre.
 
Pourquoi ?
 
J’ai mis ces réquisitions dans le coffre parce que je trouvais qu’on ne donne pas de réquisitions. Une réquisition, il faut voir la situation et être certain de ce qui se fait. Choisir son homme, rédiger, discuter avec les gars avant que tu ne donnes la réquisition. Mais il (André Sonko, Ndlr) vient comme ça, me balance des réquisitions, ce qui veut dire qu’il était envoyé comme il dépendait de l’Intérieur. Et, je me suis dit que ce gars là, c’est Collin qui l’envoie. 
 
Quelle est la nature de ces réquisitions ?
 
J’avais le droit d’établir l’ordre, et j’avais le droit d’user de toutes les forces. J’avais le droit et cela me protège en somme.
 
Et vous n’avez pas usé de ce droit ?
 
Parce que ce n’était pas nécessaire. C’est moi qui juge, on ne tire pas facilement comme ça sur des êtres humains. C‘est très difficile et pour quelle raison d’ailleurs le faire ?
 
Le contexte de l’époque, avec une situation assez tendue entre Wade et Diouf, n’était-il pas favorable à un renversement de pouvoir ?
 
Mais pas du tout ! C’est ça qui est extraordinaire. Le contexte, c’était la guerre entre Abdou Diouf et Abdoulaye Wade, on n’avait pas besoin vraiment de faire cette histoire. Mais, Jean Collin, voilà l’homme. Il est mort, il aurait pu être présid e n t aujourd’hui, il aurait pu être président.
 
Mais le président de la République, c’était Abdou Diouf ?
 
Tout le monde savait que du temps de Collin, Abdou Diouf ne commandait pas. Il faut que tout le monde le sache. D’ailleurs, tous les Sénégalais le savaient, tous les fonctionnaires savaient que c’est Collin qui dirigeait. Abdou Diouf n’a jamais commandé. 
 
Mais pourquoi, Diouf vous a-t-il cité dans ce fameux coup d’Etat de 1988 ?
 
La question que je me pose, c’est pourquoi il m’a cité dans ce livre de mémoires et dans quel but ? Parce que je ne voyais pas ce qui m’opposait fondamentalement à Abdou Diouf. A chaque fois qu’il y a eu problème, je me suis adressé à Médoune Fall qui était mon ministre de tutelle à qui je rendais compte et qui lui rendait compte. 
 
On vous accuse pourtant de tentative de coup d’Etat ?
 
Il n’a jamais été question de coup d’Etat…Il n’y a jamais été question de coup d’Etat au Sénégal. J’avais l’habitude de dire, tant que je serais en activité militaire et si j’ai le moindre commandement, il n’y aurait pas de coup d’Etat. J’ai dit fréquemment à des militaires même des camarades de la sousrégion, que je n’admets pas qu’un militaire fasse un coup d’Etat. Ça fait reculer un pays de 20 à 30 ans. Dans mon entourage, tout le monde sait que j’ai toujours été contre les coups d’Etat. Il m’est même arrivé de dire à des chefs d’Etat certaines vérités, parce que je n’admets pas qu’on fasse un coup d’Etat et se réclamer après chef d’Etat. Même Sankara que tout le monde félicite dans le monde, je trouve qu’il est un drôle de type.
 
Pourquoi cette affirmation ?
 
Ce monsieur se prenait pour un chef d’Etat, il mettait n’importe qui à la retraite. Il n’obéissait pas aux principes militaires. Quand on se dit militaire, il y a des choses que l’on ne fait pas.
 
Lesquelles ?
 
Un militaire ne ment pas. 
 
Qu’est-ce qui différencie le Sénégal des autres pays de la sous-région pour qu’il n’y ait pas de coup d’Etat ?
 
Les chefs d’Etats major ! Personnellement, j’avais formé mes hommes. Ceux que j’ai remplacés, peut-être, pouvaient le faire. Mais dès que je suis arrivé, je sais qu’il n’y aurait jamais eu de coup d’Etat au Sénégal. Et je l’ai dit à tous les officiers réunis. 
 
Revenons aux mémoires avec cet extrait qui vous concerne. Je cite Abdou Diouf «quand nous nous retrouvâmes tous les deux seuls, je lui dis : mon Général, j’ai vu toutes les lettres que vous avez envoyées au ministre des Forces armées. J’admire votre loyauté. Un fait me survint en mémoire pendant notre discussion. Au début des émeutes, j’avais convoqué tous les chefs militaires pour leur signifier que q u e l l e s soient les c i r c o n s - tances, je leur interdisais formellement de tirer sur les foules. Tous les officiers présents avaient acquiescé. Tavarez avait été le seul à élever la voix pour me dire que la situation justifie qu’on tire sur elle. Il aurait fallu que je lui rappelle de façon très ferme ce que je venais de dire ». Quelle est votre réaction ?
 
Alors, il ne faut pas être insolent. Mais, j’ai envie de dire et je vais le dire : il ne dit pas la vérité. Ce qu’il a dit est vilain. Au contraire, c’est peut être ce qu’il aurait voulu avec son Collin, son maître à penser. C’est moi qui ai dit à mes hommes que personne, qu’aucun soldat n’a le droit, dans le cadre du maintien de l’ordre de tirer sur les civils. Ce sont des gosses. Ils vous lancent juste des cailloux. Vous avez vos casques lourds, tendez- les. Abdou Diouf connait-t-il un casque lourd d’ailleurs ? Je vous pose la question. Abdou Diouf ne connait pas les casques lourds. Il n’a jamais fait l’armée. Il ignore tout des armées. Mais, il est plus dangereux que je ne le pensais, ce type là. (Rires) 
 
Vous ressentez quoi en ce moment ? 
 
(Il marque une pause) Du dégoût d’avoir été commandé par un homme comme ça. Vraiment je suis (une pause), je suis malheureux quand je vois qu’un type comme ça puisse me commander tout ce temps. 
 
Que pensez-vous des ordres…. ?
 
Je ne souhaite à personne de tomber sur des ordres d’un homme comme ça. 
 
Quid du mouvement de soutien pour réélire Abdou Diouf que vous avez demandé à votre femme de porter ?
 
Je laisse ma femme répondre. Son épouse intervient à nouveau : J’ai remercié le Président Abdou Diouf de ce qu’il a dit sur moi dans son livre. Mais, si j’ai créé un comité de soutien pour le coup d’Etat que Dieu me juge. Au contraire c’était pour la réélection du Président Diouf. Mais, ce que nous avons lu, c’était que le Général qui était en préparatifs d’un coup d’Etat, c’est pourquoi j’ai formé le comité. Je ne vais pas donner de noms, mais ce sont des politiciens qui sont venus me trouver au Palais pour me demander de créer ce mouvement de soutien. Le Général n’y a été pour rien. On était même à Ziguinchor pour une kermesse quand l’affaire a commencé. On m’a demandé de créer ce comité de soutien. Je ne cite personne, mais les concernés se reconnaitront.
 
Abdou Diouf raconte dans ses Mémoires que vous avez donné un véhicule au Français pour aller rencontrer Abdoulaye Wade ? Il soutient même que vous lui avez été d’un grand apport. 
 
Je l’ai servi. C’est exact ! Ce Français est venu à la maison. Il était envoyé. Je l’ai détecté. J’ai senti tout de suite que ce monsieur était encore un élément de Jean Collin. Dans mon esprit, c’était ça. Abdou Diouf ne commandait pas le Sénégal. Les Sénégalais honnêtes doivent le reconnaitre. Tous les fonctionnaires de l’époque doivent savoir qu’Abdou Diouf ne commandait pas le Sénégal. 
 
Vous dites que vous n’entretenez pas de bons rapports avec Abdou Diouf et pourtant, dans un passage de ses Mémoires, il soutient qu’il vous a tiré d’affaire avant de vous nommer Cemga?
 
De quelle affaire m’a-t-il tiré ? Je me demande de quelle affaire cela peut être. Sa femme intervient à nouveau : «Ils ont dit que le Général avait perçu un double salaire» Celui qui mérite vraiment qu’on lui parle de problème d’argent, c’est lui Abdou Diouf. 
 
Pourquoi ?
 
Quand on envoie des gens à l’extérieur, ils son payés par les Nations Unies et c’est l’Etat du Sénégal qui reçoit les fonds présentés au chef d’Etat major des forces armées et un papier disant que vos soldats qui sont arrivés dans la cadre du maintien de l’ordre aux Nations Unies ont reçu une somme quelconque que nous envoyons au secrétaire général du gouvernement. Donc, Abdou Diouf recevait tous les fonds concernant les soldats. Ceux-ci savaient qu’ils  avaient été payés mais ne recevaient rien.
 
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