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LE CHOC DES CIVILISATIONS N’A PAS EU LIEU MAIS LA GUERRE DES CIVILISATIONS EST BIEN LA...
Penda MBOW | 15/01/2015 | 10H21 GMT
 
Une semaine après les évènements tragiques et condamnables de Paris, que sont le massacre des caricaturistes du journal  « Charlie Hebdo » et la prise d’otages dans un supermarché Cacher,  le moment arrive d'ouvrir le débat à tous ceux qui se sentent concernés de près ou de loin. Il faut simplement se rappeler les propos prémonitoires d’André Malraux : «le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas » même si nous devons regretter la tournure morbide et provocatrice des choses.
 
Il faut d’emblée le dire, notre monde se trouve quinze ans après le  début XXIe dans un piteux état :
- des pays complètement laminés ou presque et occupés par des  armées étrangères  (la Russie et les pays de l’OTAN) qui s’implantent souvent dans la durée (Afghanistan, Irak, Syrie, Lybie...),
- Une fracture sociale  ou démocratique qui éloigne des communautés, des conceptions du monde,  du dialogue, des possibilités de bâtir un consensus. (Exemples de l'Egypte, du  Nigeria mais aussi de plusieurs pays occidentaux)
- Une Internationale terroriste qui menace des sociétés entières dans leurs fondements  comme avec ce qui se passe au Sahel et principalement le Nord Mali, le Nigeria, le Pakistan, mais aussi les grandes démocraties libérales!

On doit toujours garder en repérage la base : une fin de guerre froide mal négociée et surtout un conflit sans fin, la guerre israélo-palestinienne. Le tournant que constitue l'avènement de l'Iman Khomeiny  en 1979 aurait dû pousser les décideurs de ce monde à être plus attentifs aux bouleversements et attentes du monde musulman.

Comment a t-  on pu en arriver là ? A notre niveau, même si la préservation de la vie humaine se situe au-dessus de toutes les préoccupations, cependant la destruction des monuments historiques en Irak avec les différentes guerres dans lesquelles s'est trouvé engagé ce pays depuis au moins 2003, des Bouddhas de Bâmiyân par les Talibans en Octobre 2005 ou encore des sites, mausolées et manuscrits de Tombouctou  par des djihadistes en juillet 2012, constituent le summum de la barbarie car reflet d'une négation civilisationnelle ( on peut encore emprunter à Cheick Anta Diop son fameux titre : Civilisation ou Barbarie). Pourquoi l'Homme est-il  t toujours enclin à détruire son propre génie? Lui reste-t-il quelque chose de Prométhéenne? Pourquoi toujours les armes et pas de dialogue? De grandes civilisations comme naguère,  celles de la Mésopotamie et de la Perse sassanide ne peuvent même plus être à la rescousse du grand désarroi que nous vivons et pourtant, il existe des expériences encore intéressantes.

 En aout 2014, nous avons vécu un moment sublime, car ayant pris part à un colloque  sur les « tombeaux de Saints » ou sufi Shrines, organisé par le grand Professeur Carl W Ernst de l'Université de North Carolina, un savant américain qui voue un respect quasi charnel aux  soufis du Sud- est asiatique. Il a traduit du Persan, de l'Urdu vers l'Anglais les mystiques iraniens, Indiens...

Dans ce lieu  où se tint la rencontre, Aurangabad   (au centre de l'Inde) cohabitent les tombeaux de Saints musulmans, une relique (le manteau burda qu’aurait porté le Prophète lors du mirage ou  la fameuse ascension pour aller recueillir les prières auprès d’Allah et que les Mongols ont transféré en ce lieu) avec les grands temples ou caves  bouddhistes, hindouistes, Jantis ciselées dans la montagne  Ellora.  Cet endroit comme d’ailleurs Jérusalem nous pousse souvent à nous poser la sempiternelle question : pour quelle raison doit-on se battre pour la foi ou des croyances?

Pour revenir à l'origine des choses et au comment des phénomènes, nous allons centrer notre réflexion autour des trois points : de l’actualité de la pensée de Huntington, la longue histoire de l’Europe/Occident-Islam  enfin, quelques propositions.

I.    De l’actualité de la pensée de Huntington

En 1993, Samuel Huntington publia un article intitulé «  Clash des civilisations » dans Foreign Affairs, qui vite,  en raison de son impact, se mua en ouvrage publié en 1996. L’auteur écrit que  «  le public a été diversement impressionné, intrigué, choqué, effrayé, et déconcerté par ma thèse  les conflits entre groupes issus des différentes civilisations sont en passe de devenir la donne de base de la politique globale »  Evidemment, en son temps, ce point de vue avait rencontré notre adhésion car la profondeur historique ne manqua pas de militer en faveur de cette thèse.  Même s’il  s’avère difficile d’accepter l’idée de « Nouvel âge de la politique globale », néanmoins les oppositions entre civilisations et religions se trouvent au centre, hélas,  des relations humaines non pas dans le sens d’échanges fécondants ou de renforcements mutuels  mais de ce que Amine Maalouf qualifie « d’identités meurtrières ».

Le terrorisme  et son idéologie plus obscurantiste encore semble supplanter le débat des Islamistes sur l’Islam politique apparu dans les années 1970  pour lequel des acteurs comme l’Arabie Saoudite, d’un côté, l’Iran révolutionnaire de l’autre côté  se livrèrent une bataille sans merci pour son contrôle.

Dans les années 80 l’islamisme se répand partout avec des faits inoubliables comme l’assassinat de Sadate en 1981 au Caire mais aussi les années du Front Islamique du Salut « FIS » en Algérie et le développement d’En Nahda en Tunisie. La montée des Islamistes s’accompagna aussi d’une répression sanglante dans différents pays. C’est cette absence de dialogue et d’espaces de consensus qui fait le lit de ce terrorisme sans fin avec comme point nodal, les attentats  du World Trade Center,  le 11 septembre 2001. La face la plus hideuse de terrorisme, en Afrique  reste l’enlèvement des Lycéennes  du Nord Nigeria par Boko qui a,  à son actif plus de 2000 morts.

Aujourd’hui, plus personne ne peut nier la guerre des civilisations et des religions qui s’installe durablement : des Juifs sont ciblés, des synagogues brûlées, des écoles attaquées et des enfants massacrés, des tombes profanées,  des mosquées attaquées,  les prières du vendredi tout comme les minarets sont refusés dans certaines villes, on s’en prend à des pratiques rituelles comme le sacrifice d’Abraham ou le fait d’enterrer directement les morts, à la nourriture hallal… c’est tout simplement de la folie,  toute cette intolérance !

  A cet effet, c’est intéressant d’analyser ce qui se passe en Allemagne : l’Etat qui organise une contre-manifestation pour protéger les Musulmans de l’Extrême droite triomphant. Normal, car la réussite de toute forme d’idéologie exclusiviste, islamophobe ne fera qu’exacerber les tensions, surtout au moment où on s’interroge sur la vocation universelle de la civilisation occidentale et son système de valeurs qui de plus en plus semblent s’éloigner des préoccupations de plusieurs peuples et de leurs perceptions.

Cette vision se renforce lorsqu’on revient sur une idée force de  Huntington qui  pense que depuis  des siècles, les peuples non occidentaux « envient la prospérité économique, la sophistication technologique, la puissance militaire et la cohésion politique des sociétés occidentales ».

Cette vision fut celle du kémalisme recherchée dans les institutions et valeurs occidentales  même si l’Union Européenne finira par rejeter la demande d’adhésion de la Turquie. En voilà une des contradictions des politiques européennes . A  la fin du XIXe, début XXe siècles, on évoquait l’Empire Ottoman comme le Grand malade de l’Europe et il fallait procéder à son dépeçage, inutile d’insister sur le fait qu’à ce moment la Turquie fut partie de l’Europe et constituait même un modèle pour certains.  Aujourd’hui, il lui est dénié le fait d’intégrer l’Union Européenne.

L’approche civilisationnelle que propose Huntington constitue la clé de cette guerre qui perdure entre Occident et monde arabo- musulman (un peu différent de la civilisation musulmane.

II.    La longue histoire de l’Europe/Occident-Islam

L’histoire de la modernité en Europe est aussi celle de la déchristianisation . Lors de la ratification de la Constitution européenne (en France  ce fut en 2005), le rejet de la référence au Christianisme a  surpris  beaucoup d’historiens de la trempe de Jacques Le Goff. La civilisation européenne est avant tout celle du Christianisme. Au moment où l’Europe  évolue vers une laïcisation de sa société, dans les autres continents, c’est le chemin inverse, on parle,  par exemple,  de réislamisation de sociétés musulmanes. Là se situe le grand malentendu et ce phénomène n’est pas nouveau.  On ne peut plus rêver d'un retour à la définition de l'Europe comme chrétienté. Le processus de laïcisation, qui est au cœur « de la modernité occidentale, empêche non seulement de voir encore   dans l'Europe de la chrétienté, mais même une chrétienté. »

 La comparaison entre l'Europe et l’Islam, de quelque manière qu'on veuille l'agencer comporte toujours une connotation de conflit , sans doute parce qu'on persiste à la considérer, au moins implicitement, comme une sorte de poursuite ou de reprise de l'ancienne rencontre belliqueuse entre la chrétienté et le monde islamique au VIIIe siècle. D »ailleurs  une des définitions du Moyen âge se trouve liée à la domination des Arabes musulmans sur le pourtour de la Méditerranée, un manuel célèbre pour les étudiants en histoire médiévale est celui d’Henri Pirenne « Mahomet et Charlemagne».

Ce serait trop long dans le cadre de cet article de revenir sur tous les conflits mais  la Croisade lancée par le Pape Urbain II au Concile de Clermont en 1095 imprimera de façon définitive les relations Europe/Islam, ce que la colonisation n’arrangera (il faut voir par exemple, la lutte autour du Canal de Suez au XIXe entre le Khédive d’Egypte et les Européens) pas ou encore la définition de l’Axe du mal après le 11 septembre 2001.
Cependant depuis que le monde occidental,  qu'il  n'est plus possible d'identifier à la seule Europe,  nourrit une préoccupation croissante à la diffusion de mouvements islamistes ou "fondamentalistes",  on constate en Europe une tendance diffuse à voir dans l'Islam un adversaire au moins potentiel. Et pour nombre d'Européens, il ne s'agit pas d’une nouveauté, mais d'une sorte de revival, d'un retour à une antique hostilité liée à une réalité géopolitique profondément inscrite dans l'histoire.

Il y a donc lieu de se demander si la comparaison entre Europe et Islam, dans la mesure où on l’a définie toujours ou au moins abordée en termes de conflit, n'est pas souvent vue comme une sorte de synonyme de l'opposition Occident-Islam, ou de l'opposition modernité-Islam ? Ce qui complique davantage la situation dans la mesure où on perçoit l’Occident comme synonyme de la  modernité,  ou encore comme la poursuite d'un «  "duel" immémorial entre l'Europe et l’Asie ; idée déjà esquissé par Eschyle dans les Perses ; reprise par Hippocrate dans son Traité des Airs, des eaux et des Lieux qui formule l’opposition en termes climato-politiques … et par Aristote  dans sa Politique qui y voit une différence naturelle de caractère » .

Mais s’il est aujourd’hui impossible de maintenir l’assimilation de l’Europe à la chrétienté, il serait encore plus difficile de réduire l’Asie à l’Islam, ou vice- versa  toute l’Asie, on le sait  n’est  pas musulmane, et le dar al- Islam, le « pays de la foi », s’étend bien au-delà du continent asiatique.

 Bref, revenons au tournant des années 80 où  la mobilisation de groupes fortement contestataires de l'ordre social, dont les mouvements islamistes sont les représentants les plus célèbres jusqu'à une période encore récente; seul le Printemps arabe a pu relativiser ce fait. Pourtant nous devons absolument sortir de cette situation !

III.    Quelques propositions

Première proposition, elle a trait au règlement définitif du conflit israélo-palestinien par la reconnaissance de l’Etat palestinien à côté de l’Etat d’Israël. Le 2 novembre 1917, lord Balfour, Ministre des Affaires étrangères envoie une lettre au célèbre financier Lionel W Rothschild, président honoraire  de la World Zionist Organization, où il déclare que le gouvernement britannique était favorable à la création d’un « foyer national » juif en Palestine. Cette déclaration intégrée aux objectifs diplomatiques officiels de la Grande-Bretagne était en contradiction avec la promesse d’une grande Arabie faite au Chérif Hussein. Voilà la base tout !

Il est vrai que la dégradation des conditions des Juifs en Europe qui  culmina avec le génocide perpétré par les nazis posa un véritable défi à l’époque. Mais on ne peut pas réparer une injustice en créant une autre. L’antisémitisme est aujourd’hui une sorte d’épée de Damoclès sur la conscience de l’Occident et Israël continue à surfer sur la culpabilité des Européens.

Le conflit est tellement profond qu’il modifie la base de la cohabitation des communautés religieuses en Orient. Les Chrétiens d’Orient se trouvent menacés pourtant, ils avaient toujours joui d’un statut de dhimmis (protégés) et participaient à la vie publique, exemple des Barmécides, famille de vizirs sous les Abbassides au Xe siècle ; pourtant ils furent chrétiens.

D’un conflit politique à l’origine, la question du Moyen-Orient se mue en une question religieuse  qui touche l’Europe, une Europe confrontée à une crise économique et une fracture sociale sans précédent. Europe, terre d’immigrés (on avait besoin de main d’œuvre pour faire tourner l’économie) mais aussi continent des puissances colonisatrices impliquées dans tous les confits, elle voit une partie de sa jeunesse en pointe dans l’Islam politique et malheureusement, plus tard dans le terrorisme.

Deuxième proposition, la réforme du système des Nations Unies. La Société des Nations (SDN), l’ancêtre de l’ONU née dans la foulée du règlement de la Guerre 14-18, fut remplacée par l’ONU après la Guerre 39-45, parce que les problèmes sont devenus plus complexes. A cet effet,  la démocratisation doit toucher l’ONU. En plus, au moment de la Guerre froide des Institutions onusiennes comme l’UNESCO, avaient joué un rôle de premier plan  dans le débat d’idées. L’UNESCO fut aussi le repaire  et le soutien de tous les intellectuels persécutés qui avaient des choses à dire  et le lieu d’impulsion de toute la réflexion afférente à l’éducation. Tout cela manque, le monde est devenu trop matérialiste et on accorde trop d’importance à la superficialité. On a plus que jamais besoin d’institutions dédiées aux idées et dialogue des cultures. D’ailleurs l’Assemblée Générale de l’ONU doit de plus en plus se consacrer à des thématiques (terrorisme, éducation…) au lieu d’être toujours le lieu où les dirigeants se succèdent pour se prononcer sur les sujets de leurs choix.

Enfin le respect des altérités. Nous n’avons pas besoin de nous étendre là-dessus car l’actualité est largement illustrative à cet effet. Nous devons apprendre à connaitre l’autre, étudier sa religion, ses codes, ses valeurs pour être plus tolérant et essayer de partager toujours ce que nous avons de meilleur en nous-même. Il y va de la paix et la stabilité du monde.

Penda Mbow,
Historienne
 
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