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SENEGALAISERIES - Par Ibou FALL
Inoubliable premier bal de 31 décembre (suite et fin)
Ibou FALL | 29/12/2012 | 02H34 GMT
 
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Arrive le grand soir. Avec, surtout, son cortège d’angoisses. Impossible de revenir de chez le tailleur du coin sans des envies de meurtre. Un authentique salopard qui taille vos bas patte d’éléphant à vingt-cinq centimètres. Vous, vous fantasmez sur vos bas quarante depuis un trimestre ! Les revers de la veste ? A la place des ailes de charognard dont vous rêvez même la nuit, il vous fait des nageoires si minuscules qu’il faut scruter à la loupe pour les repérer. Ça se voit que ce n’est pas lui qui va faire ricaner les copains !
 
Tout l’univers s’effondre et la planète est définitivement invivable après le tour des magasins de chaussures dans l’après-midi même : les célestes Hauts-Talons ne sont pas perchés à la bonne altitude et les mortelles Têtes-de-Nègres, pas assez bombées dans tout Dakar. Le désastre est complet.
Vingt heures, tous sapés, parfumés comme jamais dans l’année, parfaitement raides à attendre l’arrivée des filles et tétanisés par l’idée d’un fiasco.

Vingt-deux heures et des poussières, les plus fragiles, au bord de la crise de nerfs, menacent de tout lâcher et d’aller se coucher. On s’est suicidé pour moins que ça récemment à France Télécom.

Vingt-trois heures et quelques minutes de panique interminables. On peut respirer : enfin, voilà les filles ! Premières annoncées : un troupeau compact de «douleurs» qui nous sauve du fiasco total. Des ringardes perchées sur des échasses au risque de se bousiller un genou, affublées de robes à fleurs tape-à-l’œil avec d’énormes nœuds dans le dos. Les bougresses dégoulinent de Bergamote et empestent l’eau de toilette bon marché, fardées comme les futures rombières qu’elles seront un jour, fatalement. On a presque envie de s’en passer, des comme elles. Juré, promis : y’en a dans le lot qui ne seront pas de la partie dans un an.

On respire mieux quand les gars partis en éclaireurs reviennent au triple galop nous apprendre que la star du bled, celle sans laquelle ce bal n’aurait pas de raison d’être, est en route vers nous, en petit comité. C’est à peine si l’on a l’esprit à installer à la va-vite la première vague et de se poster à l’entrée du bal. Elle est là, la princesse de la soirée. Toute la bande qui en bave pour elle s’agglutine à sa suite. On dégage sans ménagement la chipie mal fagotée qui a l’outrecuidance d’être installée sur la chaise rembourrée, réservée au postérieur le plus convoité. Le décor est planté pour la nuit. Avec un peu de perspicacité, on subodore la future drianké qui mettra tous les hommes au pas, à ses pieds. Elle se destine à rouler carrosse, collectionner étoffes délicates, ors et pierres précieuses. Elle mâtera sans discontinuer ses innombrables soupirants, ses multiples maris et ses rares amants, avant de prendre une retraite méritée dans une villa cossue sous un voile d’adjaratou que ses enfants et petits-enfants vénèrent, après avoir abusé des plaisirs jusqu’à l’épuisement.

Et puis, y’a les autres : celles qui n’auront jamais qu’un mâle pour toute l’existence et ne pensent pas une maudite fois à prendre un amant, jusqu’au jour où elles se font sauter par inadvertance dans une auberge de banlieue à cinq mille balles la passe. Elles ne connaîtront jamais les joies sordides des complots qui conduisent le week-end dans les hôtels chics de la Petite Côte pour y écluser des flûtes de champagne et s’envoyer en l’air dans le lit douillet d’une suite impeccable. Ce ne seront jamais que de pauvres femelles défaites par un sort ingrat, condamnées à vieillir insomniaques et refoulées.
 
Prédestinées à être battues et cocues, les pouffiasses seront de vraies poules pondeuses de gosses à la file. Elles sont condamnées à traverser la ménopause dans l’abstinence par la faute de leurs mamelles dilatées jusqu’au nombril alors que leurs rondeurs dégringolent de deux étages sous les assauts de la cellulite. Leur tignasse est programmée pour s’éparpiller au rythme des tempêtes conjugales, ravagée par le stress et le peigné-mou-liiss de coin de rue, tandis que leur peau se décape, vaincue par les mauvaises crèmes. Et tous les hommes croisés resteront à distance de ces pitoyables bêtes qui dégagent des odeurs aussi assassines. Sauvées in extremis par leur statut de mère, les pauvresses se rabattront sur le plus prometteur de la progéniture qui doit cravacher ferme pour sauver les ultimes années de leur escale terrestre par un pèlerinage à La Mecque et un étage supplémentaire sur le toit de la demeure qui les a torturées toute leur vie.
 
Là, elles n’en sont qu’à leur premier bal de Trente-et-Un Décembre.
 
En face d’elles, nous, on cache mal nos angoisses. Les «guerriers» les plus endurcis se font tout petits. Les autres se volatilisent dans les ténèbres. Aucun volontaire pour ouvrir le bal au son d’un slow langoureux sous les lumières crues et la franche rigolade des copains. Surtout pas le chef de bande qui envoie au casse-pipe un sous-fifre, lequel n’a pas d’autre choix que d’obtempérer.
 
Puisque rien ne lui est refusé, la princesse de la soirée choisit à sa guise le veinard qui ouvre le bal avec ses bras autour du cou. Elle est capable de refuser d’accorder une danse quand la bouille requérante ne lui revient pas. On a tous intérêt à ce que celle du chef de bande lui convienne. Après pareil incident, la soirée dégénère à coup sûr… Ouf, elle tire le bon numéro. Le bal est sauvé. Les autres, garçons comme filles, attendent d’être sûrs qu’ils ne sont pas choisis pour se rabattre sur le plan B. Des haines viscérales prennent parfois leurs racines dans ces minutes historiques.
 
L’animateur est là depuis la tombée de la nuit : air blasé, électrophone asthmatique et vieux disques rayés. En plus de sa nana en haillons. Une retraitée prématurée des bals de Trente-et-Un Décembre. Elle compose un air de j’ai-tout-vu en fumant comme un pompier. L’ancienne combattante dispense depuis les barricades quelques conseils pointus d’experte sur l’art de tomber les filles en soirée. J’en mettrais ma tête à couper : c’est une fille-mère.
 
On est maintenant sûr que plus rien ne peut nous arriver, parce que les filles sont là et que le bal démarre sans impair irréparable dans le protocole. On est surtout sommé par l’urgence d’aller au charbon après les premiers atermoiements. Plus facile à dire qu’à faire. Ça craint. Faute d’avoir une ouverture dans les rangs des filles bien moins faciles qu’on ne l’admet, on s’espionne les uns les autres jusqu’au petit jour. Et ça ne baisse la garde que quand les midinettes les plus convoitées sont fourbues et repues, et roupillent depuis longtemps au fond de leurs lits, définitivement hors de portée des p’tits apprentis-caïds.
 
Quand pointe le petit jour, notre disc-jockey, qui est sur les rotules, débranche religieusement sa bécane et range ses reliques, sous le regard fou d’amour de sa nana. Ses hormones lui jouent des tours, sans doute. Nous, on raccompagne en bande la starlette de la soirée. Les autres filles sont larguées en route.
 
Tout est fini. La piste et alentours ne sont plus qu’un champ de bataille dévasté par les ivresses de la nuit. Chacun rapporte chez lui le mobilier familial. On fait le ménage avant de remettre le salon en place. Ce sont les sous-fifres qui s’y collent, bien entendu. Piochés parmi les badauds pressés devant le bal. Ils n’en croient pas leurs oreilles quand on leur ouvre les portes vers trois heures du mat’ pour qu’ils se jettent sur les restes de graille disséminés dans la maison.
 
Comme par magie, pendant que les lampions s’éteignent et que le jour se lève, on redevient les copains qu’on a cessé d’être le temps d’une soirée. L’instinct grégaire, sans doute. La nouvelle année débute entre frustrés en surchauffe momentanée, qui se racontent des balivernes sur les filles qu’ils n’ont pas tombées. Ça suffit à notre bonheur.
 
Ah, le bon temps des joies simples…
 
 
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