La « gueule » de M. Alain Juppé
Publié le 08/02/2012 | 00H50 GMT
 
Attention, ce titre n’est pas désobligeant. Je l’emprunte à M. Alain Juppé lui-même, ministre français des Affaires étrangères, qui s’exprimait le 2 février 2012 à propos de la loi relative au problème arménien : « Je suis dans une situation où je ferme ma gueule… ».
 
Prenant connaissance de cette déclaration, j’ai profondément regretté que le ministre n’ait pas adopté la même attitude la veille, au lieu de s’autoriser, devant l’Assemblée nationale française, à réclamer « un passage de génération » à la tête de l’Etat sénégalais. Soyons clairs : je ne récuse pas le devoir d’ingérence en matière de respect des droits de l’homme et des principes démocratiques. Au contraire, il y a là une avancée considérable, porteuse de solidarité et de fraternité humaines, qui nous change de la vieille complicité des gouvernements occidentaux avec ceux qui, au Sénégal notamment, se sont maintenus au pouvoir pendant plusieurs décennies grâce à la fraude électorale, à la répression des opposants et à la négation des libertés d’expression et de manifestation.

Par contre, la demande d’un « passage (forcé ?) de génération » me laisse dubitatif. A ma connaissance, elle ne renvoie à aucun principe juridique universellement admis. Au demeurant, M. Juppé n’est-il pas âgé de 67 ans au moment où de nombreux observateurs de la vie politique française lui prêtent l’ambition « en embuscade » de succéder à l’actuel locataire de l’Elysée, qui est son cadet de 10 ans ? Le passage de génération est certes un phénomène souhaitable et tout à fait inévitable. Mais enfoncer cette porte ouverte à quelques jours d’une campagne électorale, au nom de l’Etat français et devant le Parlement, c’est évidemment dénier, avec une subtilité douteuse, une candidature, la nôtre, en violation manifeste des codes de la bienséance diplomatique.
Ah ! Si Wade avait signé les fameux Ape…

L’opinion sénégalaise ne peut manquer de s’interroger sur les motivations d’une attitude aussi surprenante. Pour ma part, je ne retiendrais pas les explications indexant un complexe de supériorité civilisationnelle. Il est vrai que, trois jours après la sortie de M. Juppé, son collègue de l’Intérieur, M. Claude Guéant, vient de déclarer que « toutes les civilisations ne se valent pas » et que la civilisation occidentale serait « supérieure » aux civilisations musulmanes et africaines (je me permets ici de préciser son expression au vu des exemples qu’il a cités à l’appui de sa thèse : foulard islamique, prières de musulmans dans la rue).

Cette remise à jour en plein 21ème siècle des spéculations fumeuses de Gobineau et Gustave Le Bon est sidérante. Tout aussi sidérante est la réaction de la gauche française dont les porte-parole se sont empressés d’expliquer la déclaration de M. Guéant comme relevant d’une simple « démarche électoraliste », ce qui est une façon de jeter une pudique feuille de vigne sur une plaie béante et purulente, à savoir l’évidence indéniable qu’une fraction significative de la classe gouvernementale française est ouvertement xénophobe.

L’hypothèse que je retiens est fondée sur des variables moins idéologiques et plus terre-à-terre. La France vient de perdre son « triple A » dans un contexte où la crise de la dette souveraine submerge les économies européennes et immerge certains Etats, comme le Portugal, dans une faillite qui est synonyme de dépendance durable vis-à-vis de « civilisations inférieures » comme la Chine. Une modification substantielle des rapports de force internationaux est en cours. Où et comment reprendre pied pour sauvegarder la place de la « civilisation supérieure » dans le monde ? That is the question.
Le président Sarkozy y répondait il y a deux ans à Nice : « L’Afrique est l’avenir de l’Europe (…)  Le formidable dynamisme démographique de l’Afrique, ses ressources considérables, en font la principale réserve de croissance ». La question devient alors de savoir comment l’Europe pourrait-elle mettre (ou plutôt remettre) la main sur cette « réserve » qui a été placée sous sa coupe réglée des siècles durant, et que lui disputent aujourd’hui, avec un succès évident, des acteurs nouveaux, pour le plus grand profit des pays africains dont la plupart connaissent une véritable révolution infrastructurelle qui, seule, peut garantir une croissance soutenue et une éradication de la pauvreté et de l’ignorance.
Déstabilisation simultanée de trois pays clés de la Cedeao

Par rapport à cet enjeu, certains aspects de la politique initiée par le président Wade depuis l’alternance de l’an 2000 sont évidemment dérangeants. Il s’agit en particulier du développement de la coopération économique avec les nouveaux acteurs que sont les pays asiatiques émergents, notamment la Chine. Il s’agit aussi du rôle d’animateur qu’il a joué dans l’opposition des pays de la Cedeao à la signature des Accords de partenariat économique (Ape) qui ont été imaginés pour insuffler du sang neuf à une Europe déclinante, par l’utilisation à son profit exclusif des « ressources considérables » de l’Afrique. Rappelons à ce propos la manifestation qu’il avait organisée en janvier 2008 à Bruxelles contre ces accords, dont la signature aurait  définitivement ruiné les agriculteurs, appauvri les classes moyennes et hypothéqué les avancées obtenues ces dernières années dans les domaines de l’éducation et de la santé.

Le président Abdoulaye Wade en est bien conscient, lui qui vient de déclarer au meeting d’ouverture de la campagne électorale à Mbacké : « Ils m’en veulent parce que je défends les intérêts du Sénégal et de l’Afrique ». Crime de lèse-majesté ! Le projet de confiscation de l’avenir de l’Afrique n’a pas besoin, à la tête de nos pays, de présidents du profil de Me Wade. Il requiert des présidents béni oui-oui, des guignols et autres pantins, les moins représentatifs, les moins expérimentés et les moins cultivés possibles.  Des otages, conscients de devoir leur position non aux suffrages de leurs concitoyens mais à la courte échelle de puissances étrangères. Ce projet porte ainsi en lui une interruption brutale de la démocratisation en cours sur notre continent.

Là sont les véritables enjeux de l’entreprise globale de déstabilisation politique observée simultanément dans les trois pays-clés de la Cedeao que sont le Nigeria, le Mali et le Sénégal. M. Juppé et ses collègues le comprennent : sans un alignement total des pouvoirs politiques africains sur les intérêts européens, l’Afrique risque d’être l’« avenir » … de l’Afrique et non de l’Europe. Nul doute que la « génération » dont ils exigent aujourd’hui l’accession au pouvoir au Sénégal a déjà souscrit des engagements fermes de signature des Ape et de freinage de la coopération avec les puissances émergentes. Mais, comme le disent nos cousins français, il y a loin de la coupe aux lèvres …

Mamadou Bamba Ndiaye,
Député, Secrétaire général du Mouvement populaire socialiste (Mps/Selal)
 
 
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