A la Une | Editorial | Analyses | Chronique | Dossiers | 100% Sud | Mon Sud a moi | Journal des internautes
 

 
 
 
 
La leçon sue
Mamadou NDIAYE | 19/05/2011 | 07H03 GMT
 
Les années 80 ont été riches en péripéties sur le long chemin vers plus de démocratie au Sénégal et en Afrique. De toutes les conquêtes, celle touchant aux libertés est la plus significative en ce qu’elle a ouvert un boulevard d’opportunités et des espaces d’évolution qui ont rendu possible l’expression plurielle des opinions et l’ancrage de la citoyenneté assumée.
 
Une bataille venait d’être remportée avec la création du groupe Sud Communication. Joli nom au demeurant fort évocateur donné à un projet, à une entreprise dont la mission s’inscrivait dans un combat plus vaste pour rééquilibrer l’information en faveur des pays de l’hémisphère sud arrosée par les médias du nord.

Epicentre voire creuset d’une aspiration à plus de changement et de liberté, Sud personnifiait ce combat en même temps qu’il en reflétait la complexité. Adossé au crédo professionnel : les faits, rien que les faits, le groupe conjuguait avec dextérité les talents et la vision sous la férule de Babacar Touré, admirable de courage et inspirateur infatigable des orientations éditoriales.

Il est teigneux mais taiseux, réussissant même à pacifier une équipe minée par les guerres de tranchées et au sein de laquelle coexistaient déjà avec passion des égos surdimensionnés.

Au détour d’une conversation centrée sur l’achèvement imminent des Grands Barrages construits en amont et en aval du fleuve Sénégal par l’OMVS (Organisation pour la mise en Valeur du Fleuve Sénégal), Babacar s’ouvre à moi sur son intention de me désigner pour  mener, avec Hassane Bâ, un moment proche conseiller du président Wade, une enquête sur l’impact des ouvrages dans cette zone considérée comme la future Californie.

Ma fraîcheur professionnelle ne suscitait guère chez lui de crainte mais il avait tenu à ce que je garde la distance critique pour mieux écouter toutes les parties. L’avertissement était d’autant plus judicieux que je suis issu du Nord et que, faute de recul, l’accommodement pouvait rendre mon travail superficiel et du coup ruiner l’entreprise du fait des avatars de situation. 

Le projet prend forme. Je soumets à Babacar le draft qu’il réarticule avant de donner son accord. Rien que le seul silence qu’il observait par la suite valait pression pour un journaliste de surcroît nanti de sages conseils sur la conduite à tenir une fois sur le terrain. Lequel avait ses réalités propres susceptibles de modifier les paramètres au gré des circonstances. Il n’y avait ni portable ni satellitaire et les télécentres se comptaient avec parcimonie.


Réactions en série

Nous avions sillonné une trentaine de villages avec quelques incursions en Mauritanie, recensant les problèmes latents et répertoriant les figures composées des crispations identitaires sous-jacentes, notamment à Diawara, Moudéri, Tuabou, Dembacané,Diatar, Boghé, Walaldé ou Wééndou Bosséa.

En janvier 1989, Sud publiait en trois jets en « une » sous le titre : « La terre brûle ! », l’enquête dans laquelle le journal reconnaissait l’ampleur et la délicatesse de gestion des terres attenantes au fleuve Sénégal et qui risquaient, à terme, d’être une poudrière si rien n’était fait pour atténuer les revendications ou les propensions à l’appropriation foncière.

Une fois le dossier publié, les réactions se multiplient. La plus saisissante vient de la représentation au Sénégal de la Banque mondiale par le biais de son chef, en l’occurrence M. Patorni qui suggère la tenue d’un colloque centré sur les questions soulevées par le journal. L’USAID et l’OMVS se joindront effectivement à l’initiative également appuyée par le gouvernement sénégalais d’alors qui sera représenté par Djibo en qualité de ministre du Plan et qui présidera même la cérémonie d’ouverture en présence justement d’une forte délégation des populations de la vallée.

Le témoignage le plus poignant viendra de ces captifs fils de captifs en pays soninké, venus en nombre dire à Babacar combien ils avaient soulagés par la publication de l’enquête non sans souligner toutefois que cela ne changera pas leur sort. Comme pièce à conviction, ils sortent l’argument massue qui désarçonne : «En tant qu’esclaves, nous sommes un bien au même titre que la terre qui appartient au maître ! » Bien que journaliste aguerri Babacar accuse le coup et retrouve la minute d’après les moyens de se ressaisir en affichant une plus grande résolution à la tenue du colloque en gestation.

De grands noms de la recherche et de jeunes universitaires avaient pris une part active à ces travaux, à l’image des historiens sénégalais Abdoulaye Bathily et Boubacar Barry, des sociologues Idy Carass Niane et Abdoulaye Bara Diop, du polytechnicien Cheybane Coulibaly du Mali, Gourmo Lo, avocat et professeur de Droit, Ould Maouloud Professeur d’Université (Nouakchott), Isselmou Ould Abdel Kader (administrateur civil)  et Bâ Bocar Moussa économiste de Mauritanie. Ce dernier aura d’ailleurs joué un grand rôle dans la coordination des ateliers en sa qualité de cheville ouvrière du colloque pour avoir travaillé sur les termes de références ainsi que sur les thèmes et la problématique soulevée.

Trois jours à disséquer les enjeux de l’après-barrage, pour conclure, dans un mémorandum resté célèbre, à de probables implosions à partir de la Vallée du Fleuve Sénégal. C’était en mars 1989. Et en avril de la même année, éclatait à Diawara, un incident entre pasteur et éleveur qui allait embraser toute la région pour aboutir à une rupture diplomatique entre la Mauritanie et le Sénégal.

Une des fortes recommandations préconisait le retour impératif de la Guinée au sein de l’OMVS après qu’elle eut quitté l’organisation précédente, l’OERS (Organisation des Etats Riverains du Fleuve Sénégal)  pour des raisons de dissensions profondes ayant opposé les présidents Sékou Touré et Léopold Sédar Senghor. Le colloque justifiait ce retour par le rôle central qui est celui de la Guinée du fait que le fleuve Sénégal prend sa source dans le Fouta Djallon, et qu’aucun scénario du futur ne pouvait être envisagé sans la participation de Conakry.

L’autre fait marquant du colloque fut la découverte d’un faisceau de situations foncières aussi complexes que difficiles à démêler tant il y avait de part et d’autre du Fleuve des natures différentes de gestions des terres ou de leur processus d’appropriation. La perspective de mise en valeur du fleuve réveillait de féroces appétits d’accaparement fondés sur des arguments historiques, sociétales et coutumières dont les grands bénéficiaires n’étaient autres que les familles dominantes des deux principales communautés, négro-africaine et arabo-berbère. La ruée de ces derniers vers les terres du sud mauritanien allait compliquer la donne foncière déjà viciée par les revendications séculaires des Sénégalais de la rive gauche du Fleuve.

Réflexion -action
 
A bien des égards, le colloque n’avait manqué de remarquer l’affluence grandissante des gens du Nord mauritanien dans le pourtour de Boghé et dans la région du Gorgol motivée surtout par les aléas conjoncturels du minerai de fer (chute des cours, mévente et baisse de production) qui incitaient plus d’un à redescendre plus bas). Par un phénomène d’accoutumance, les classes dirigeantes s’arrangeaient par des compromis au sommet.

Cet équilibre, précaire mais très peu visible, allait se fissurer avec les multiples pressions sur les terres de la rive droite, accentuant par à-coup les clivages communautaires qui devaient culminer avec les conflits sanglants de 1989 et compromettre les connivences de circonstances. Les Baasistes et les Nassériens se sont livrés à une surenchère politique et en écho le nationalisme réactif des militants Négro-africains des Forces de libération africaine de Mauritanie (FLAM) prônait une solution radicale. Toutes choses  qui ont accouché d’une tragédie dont les plaies peinent encore à se cicatriser.

Tous les intellectuels et les chercheurs conviés au colloque de Sud avaient été très attentifs aux situations réelles pour alerter les décideurs et esquisser des scénarios de sortie de la crise qui couvait. Par leur réflexion-action, ils ont en outre pointé du doigt le singulier triangle centré sur les inégalités, l’injustice et les inégalités entretenues par les classes possédantes, y voyant un signe rédhibitoire de vulnérabilité susceptible d’anéantir les espaces d’autonomie que promettaient les aménagements agricoles. 

En capitalisant sur cette rencontre de haute facture, Sud rendait fiers les journalistes par sa vision prémonitoire, sa capacité d’anticipation et le réveil de l’expertise africaine quant à la prise en charge des questions de développement qui échappent ainsi au prisme des préjugés occidentaux.  

Ce dossier consacré aux grands projets structurant les relations entre Etats « a servi de révélateur à un mal plus profond » qui allait plus tard déteindre sur les relations entre Etats dépourvus d’esprit prospectif. La construction de l’intégration sous-régionale battait ainsi de l’aile en dépit des complémentarités économiques que charriait l’OMVS et des « progrès tangibles accomplis pour éliminer les asymétries », selon une note de l’organisation. 

Le mérite de Sud, à travers son initiative Forum Médias et Développement, était d’avoir poussé à la réflexion à l’aune des conjonctures qui sévissaient. Il s’agissait d’un cercle de pensée, aujourd’hui on dirait un think tank, pour orienter les recherches vers des modèles de référence en dégageant des lignes de force et en dépassant l’actualité  par la mise en perspective des évènements que traitent les médias sous le mode de l’urgence. L’ancien directeur général de l’Agence France Presse, Henri Pigeat affirmait que « l’immédiateté répond sans doute à un besoin d’urgence mais réduit ou supprime l’analyse des faits » qui est l’apanage des cercles de pensée. 

D’autres enquêtes mieux abouties ont jalonné le parcours du journal qui, en se bonifiant, a accueilli d’autres plumes et élargi son audience sous l’imposante silhouette de Babacar qui est parvenu à dompter les appétits de vedettariat par une habile manœuvre consistant à l’effacement de l’auteur devant sa propre production.

Engager des frais conséquents pour produire de l’information doit donner à tout journal qui prétend au sérieux le devoir de vigilance à l’égard de sa politique éditoriale. L’époque est grosse de menaces au moment justement où l’information, travaillée comme un produit ou une marchandise, n’incite plus au jugement et reste soumise à la double logique du marché et du spectacle ?

Soupçons

Le patron de Sud avait très tôt pris goût à l’organisation s’arc-boutant au principe d’exemplarité comme un puissant levier de management. Autant il avait affronté les puissances publiques dans leur tentative de restriction de la libre circulation de l’information, autant il ne préférait les sources confidentielles et les citations non attribuables. Dans le contexte d’alors où l’omerta était érigée en système, il ne pouvait en être autrement puisque qu’accepter de telles sources c’était surtout déjouer les pièges des communiqués, des discours officiels ou des transcriptions de conférences. Il avait vu juste et ses réticences étaient fondées quant on voit aujourd’hui la place que retrouve la rumeur dans l’espace public, ce qui naturellement l’inquiète et préoccupe les professionnels qui, comme ceux du XIXème siècle, se réjouissaient de son anéantissement.

Qu’en sera-t-il avec l’essor d’Internet et la grande offre que la toile va décliner ? Certains redoutent la lancinante facilité qui pointe, d’autres déplorent la culture de la passivité qui résulte de la multiplication des médias qui n’est pas forcément synonyme d’élargissement des libertés de choix des publics. Déjà les techniques de communication avaient changé la nature de l’information réduisant la distance critique des journalistes noyés qu’ils sont par le flot continu des nouvelles.

La montée en puissance des médias est l’une des conséquences de l’approfondissement de la démocratie qui a renforcé ici ou là les contre-pouvoirs. Sud en était l’emblème. D’ailleurs pour beaucoup de journalistes en difficulté dans leur rédaction ou dans leur pays, le magazine, puis l’hebdomadaire, et plus tard le quotidien, a été un hôte de grande générosité à travers des forums, des débats ou des contributions qui ont amplement éclairé les opinions en les fédérant.

L’ambiance de travail était enjouée alors même  que le rythme ne laissait guère de temps aux reporters de papoter devant la machine (oui ! machine à écrire!).  L’extraordinaire production des journalistes était la première source de motivation du grand dirigeant de presse qui sommeillait déjà en lui.

Derrière les exploits, il y avait une solidarité de corps (de l’article, à la mise en page en passant par l’habillage, la titraille, le choix des caractères, la signature et la relecture, indispensable). Cette attention soutenue faisait le charme du métier poussant les journalistes à s’oublier en dominant les épreuves de la collecte et du traitement de l’information, toutes choses qui n’étaient pas évidentes à l’époque où ils étaient assimilés à des opposants.

A mesure que les échos de ces accusations lui parvenaient, Babacar Touré organisait la riposte sous toutes ses formes en s’appuyant sur son formidable réseau de connaissances. Un à un, les préjugés tombaient. Nous étions plus des « Persans ». On ne nous regardait plus comme des Afghans. Et dans certains cercles du pouvoir (sous le régime socialiste s’entend) nous avions cessé d’être perçus comme des rebelles Toubous !

Ce travail d’approche a été l’œuvre de nos aînés : Ndiaga Sylla, feu Ibrahima Fall, Mansour Niang, Niamagne, Sidy Gaye, Chérif Elvalide Sèye, Ibrahima Bakhoum, feu Alain Agboton, Abdou Latif Coulibaly et Babacar Touré. Ce dernier ne se contentait pas seulement de remettre à l’endroit le métier, il voulait par moment aussi retourner les projecteurs sur nous-mêmes pour revisiter la rigueur et publier des informations documentées. Car un élément de la chaîne de valeur de l’information est la confiance placée dans les journalistes. Or nul n’ignore combien la profession est affectée par le soupçon et la contestation. D’où l’impératif d’un retour à la réflexion par des supports adéquats et en phase avec les préoccupations citoyennes.

Pour avoir contredit publiquement, au cours d’un dîner-débat, son patron, l’inamovible Bara Diouf (qui était à lui seul une institution), Ndiaga Sylla posait un acte plein de risque (à court terme) mais qui lui ouvrait les portes de la respectabilité et de la légitimité auprès des jeunes générations qui avaient fini de le prendre pour modèle.

Sous le même registre du défi, en plus de la solennité, Babacar Touré signait, lui, un éditorial retentissant « Non M. le Président ! » au plus fort de la crise politique résultant des élections présidentielles de 1988, sans doute les plus disputées dans notre pays ces trente dernières années.

Critique est donc le rôle de la presse. Si elle cesse de l’être, elle perd son essence : la crédibilité. Sa vocation, en tant que contre-pouvoir est de s’opposer aux abus de pouvoirs des pouvoirs (politiques, sociaux, religieux et d’argent) ! Nul doute qu’à la faveur des frémissements actuels, Babacar Touré serait bien inspiré de remettre l’ouvrage sur le métier avec comme dessein : le retour au débat public, durement malmené par le défaut de hiérarchie de l’information et le déficit de profondeur des analyses.

Un avant-goût nous a été servi à l’occasion du 90ème  anniversaire de Amadou Mahtar MBow qui a permis à beaucoup de Sénégalais de renouer avec la réflexion sur des sujets de société dignes de réflexion. La quête de crédibilité et d’efficacité est à ce prix.

Avoir eu des aînés de cette trempe nous avait donné de l’assurance. Malheureusement de nos jours la polarisation sur certains faits d’actualité ôte toute rationalité aux débats qui les nourrissent dans une presse avide de scoops et très peu portée à détenir les preuves.

 
 
Pour l’Afrique (paru dans le 1er numéro de Sud Magazine- Mars 1986)
25 ans, et ça presse !
«GENERATION SUD»-Défi d’hier, challenge de demain
Trois lettres de feu dans le clair-obscur
Regard d’un « sympathisant-partisan » sur « nos 30 Glorieuses », à travers Sud
25 ans de Sud : La foi et la bonne foi au service de la communication.
Bon anniversaire au « fils Aîné » de la Presse Libre et Indépendante du Sénégal
 
 
 
   
 
 
 
Sud Quotidien Amitié II x Bourguiba BP : 4130 DAKAR Tél : (+221) 33 824 33 06 / (+221) 33 824 33 15 Fax : (+221) 33 824 33 22