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La marque et le récit
Racine TALLA | 23/04/2011 | 07H07 GMT
 

 
Quand les marques parlent, les consommateurs écoutent attentivement. Quand Sud se raconte, les lecteurs se délectent. Qu’ ya -t-il dans un nom ?  se demandait Shakespeare. Ce que nous appelons une rose embaumerait-elle autant sous un autre nom ? Sud Magazine, Sud  hebdo,  Sud quotidien, Sud Fm, Issic, Marketing Press, Lca. Qu’importe ! Sud c’est Sud. Une image, une réputation, quelque chose d’unique et d’ineffable qui le différencie des autres. Son histoire. 

La marque ne se suffit plus à elle-même. Sud est  devenu  un vecteur d’histoires justement et opportunément révélées à l’occasion de la célébration de son quart de siècle. La reconstruction narrative de la marque Sud ouverte par Babacar Touré est un piège sans fin tendue à nous tous.   « Les gens n’achètent pas des produits, mais les histoires que ces produits représentent.  Pas plus qu’ils n’achètent des marques mais les mythes et les  archétypes  que ces marques symbolisent. »   Les lecteurs seraient à la quête de récits afin  de reconstituer des univers cohérents.  

Pour  surnager à ce déferlement éditorial, j’ai « mon Sud à moi ». J’avoue avoir été surpris par le chapelet de témoignages, en noir et blanc, avec ce jaillissement de sentiments que je croyais morts à jamais. Je n'étais pas préparé à revivre ces souvenirs ni me rappeler ce fantastique amour pour Sud. Pourtant !  Il me semble que j’étais perdu dans une foule de titres au point d’avoir le tournis. La passion de journaliste qu'on a connue avec ce groupe  sera d’une intensité incandescente et d’une brièveté d’étoile filante. J'ai toujours pensé qu'elle se muera par la suite, au gré des circonstances, en une tendre complicité, une amitié de bois flotté, solide et résistante aux tempêtes. Heureusement c’est le cas !

Depuis que Grand Babacar m’a appelé pour me demander ma « cotisation » pour ce grand banquet éditorial,  je suis plongé dans un bain d’anxiété. J'imagine qu'à un certain âge, tout prend l’aspect de la fatalité. Lorsque le pionner au milieu du gué s’octroie le titre d’ancien combattant, non par peur des balles adverses  mais par esprit d’inclusion et de responsabilisation des collaborateurs plus jeunes, c’est qu’il avait bien compris et intégré dans sa pratique managériale que  la  première richesse du groupe  c'est sa jeunesse. Là où il faut semer les premières graines, c'est dans le terreau de la fierté. On  doit bien l’arroser jusqu'à ce que la croyance en la capacité de créer et de réaliser des choses bourgeonne chez ces jeunes baobabs.  Si la plupart des jeunes ne savent pas encore tout à fait ce qu'ils veulent, d'expérience, ils le découvrent en œuvrant pour les autres, en rendant service, en réalisant des choses pour eux-mêmes, en embellissant un quartier populaire, en plantant des arbres ou en réalisant des courts documentaires, des vidéoclips, en écrivant des articles. La force transformatrice du travail fait  croître la confiance, l'estime de soi et l'expérience.

Fraîchement revenu de Montréal, c’est Latif Coulibaly qui m’invite à rejoindre Sud Hebdo. On s’est connus  au Cesti où il était mon aîné, je l’ai retrouvé ensuite au Pavillon Marie Victorin de l’Université de Montréal lui en sciences de l’éducation,  moi en communication. J’avoue que je n’étais pas emballé par l’idée de retourner dans le journalisme quand bien même ce serait moi qui ai demandé à intégrer cette belle famille. C’est sans formalités que j’ai commencé mon aventure avec Babacar, Ndiaga, Sidy Gaye, Ibrahima Fall, Michel Ben Arrous, Demba Ndiaye, Ibrahima Bakhoum au four et au moulin de la rédaction, Tiémokho Coulibaly le capteur d’images et d’autres. Mon premier reportage était consacré aux industries culturelles  et à leur valeur ajoutée  dans le domaine de la culture. C’était à l’occasion d’une édition de   la Biennale des Arts qui se tenait à Dakar. Une activiste camerounaise, Suzanne Kala Lobé, m’avait beaucoup aidé dans la collecte de l’information et la formulation de la problématique. Je ne l’oublierai jamais.

Il me fallait réussir mon baptême du feu : trouver un belle amorce pour mon papier, donner une information, c’est-à dire ce qui est censé être connu mais qui ne l’est pas encore, trouver les mots justes et séduisants, conclure avec une belle chute. Ah ! C’était loin d’être évident quand on sait que les pages de Sud c’était aussi  le festin des belles plumes et le gala des signatures célèbres.

Après voir rédigé mon papier, restait la bataille de l’espace pour ne pas   voir mon article « gelé » comme un navet   par le Dirpub ou Redchef. Comme disait BT,  dans une rédaction, en dernière instance,  tout se résume en une guerre d’espace. Ecrire et ne pas voir son article le lendemain, ce peut-être frustrant. Je me rappelle, à l’époque, si on n’appartenait pas à la hiérarchie,  il fallait faire la queue auprès de Mbaye Kassé, Abdou Fall ou Maguette pour la saisie de texte.

On ne disposait que de deux ou trois PC pour toute la rédaction, en tout cas pas suffisamment pour répondre à la pression des heures de bouclage. Bien sûr, Sud réussira quelques mois plus tard un programme d’équipement de la rédaction avec pour chaque journaliste son PC et sa session d’initiation à l’informatique et à la mise en réseau. Je me rappelle l’apprentissage laborieux de Demba Ndiaye qui tapait à la machine comme s’il cherchait à « séparer la bonne graine de l’ivraie ». Il appelait  souvent à la rescousse Elhadj Kassé pour ne pas rater l’heure de bouclage et le dead line.

Les élections de 1993  que j’ai couvertes m’ont beaucoup marqué. J’ai réalisé  que la proximité avec un homme politique pouvait contrarier l’honnêteté professionnelle et laisser place à une autocensure complice. Comme reporter, j’avais  « accompagné » le Candidat  Landing Savané  et ma conviction était inébranlable : il allait remporter les élections. Sans m’en rendre compte, je jouais aux côtés de Idy Carras NIANE le conseiller en image du Candidat ; il est même arrivé que je discute de mes articles, avant publication,  avec lui. Belle expérience nourrie de papiers de reportages écrits avec l’encre du désir, désir fort de changement et d’alternance.

Je me rappelle aussi, pêle-mêle, l’incendie de Kermel, la nomination de Youssou Ndour aux Grammy Awards, les chroniques  «  érotiques » et hérétiques sur les folies douce ou furieuse des bonnes gens lorsque, dans l’air du temps, Elhadj Kassé,  me cédait l’espace.

Finalement, je me suis battu contre mes fantômes de novice dans cet environnement chaleureux qui m’a  donné  envie de me battre et la force d'aimer ce bel et ingrat métier. Sud nous a permis  d’avoir accompli le passage préalable qui conduit  de l’hésitation à la décision, du soupçon à la certitude pour exorciser le doute et acquérir lentement, sourdement les dimensions d’une vérité irrésistible qui est la fois radicale et simple : sans l’audace, rien ne se fait de grand.

 
 
Pour l’Afrique (paru dans le 1er numéro de Sud Magazine- Mars 1986)
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