PRESIDENTIELLE 2012
Les Américains au chevet du Sénégal
Publié le 23/02/2012 | 02H22 GMT par Dame BABOU
 
La capitale américaine, Washington DC a abrité jeudi  16 et vendredi  17 janvier 2012 , un panel dans les locaux du Brookings Institute et une consultation au Département d’Etat, sur la situation du Sénégal, à la veille de l’élection présidentielle du 26 février 2012. A la première rencontre, était présent, un public nombreux composé  d’universitaires, de décideurs politiques, de citoyens sénégalais et américains dont l’intérêt pour le Sénégal et la démocratie sénégalaise étaient manifestes.  En témoignent les nombreuses questions et commentaires, à la suite des présentations introductives du Professeur Mamadou Diouf de Columbia University, du Docteur. Christopher Fomunyoh, Directeur Régional de l’Afrique de l’Ouest et du Centre au NDI et du Drocteur Vera Songwe, Directrice pour la Banque Mondiale du  Sénégal, du Cap Vert, de la Gambie, de la Guinée Bissau et de la Mauritanie.  La consultation au Department d’Etat s’est tenue, en présence de nombreux diplomatiques, dont un ancien ambassadeur des Etats-Unis au Sénégal , qui a introduit  la séance, et deux des participants au panel du Brookings, le Professeur Diouf et le Docteur Fomunyoh.
 
Dès le début des discussions, un point d’accord s’est dégagé sur le fait que la candidature du président Abdoulaye Wade engendrerait de grosses menaces, considération faite de son âge et des dispositions  constitutionnelles relatives à la limitation des mandats à deux. Le Professeur Diouf, après avoir décrit la trajectoire de la démocratie sénégalaise depuis les années 70– en n’omettant pas de souligner le rôle joué  par Wade lui-même -  a mis l’accent sur l’érosion continue des principaux acquis constitutionnels, institutionnels et politiques, quelques temps seulement après l’instauration du régime de l’Alternance et l’établissement d’un pouvoir fort incarné par le Président Wade et son parti, le PDS qui ont commencé à « régner » sans partage

. Les principaux mécanismes qui ont gouverné  cette construction hégémonique sont : le recours systématique à la corruption des politiciens, des fonctionnaires (y compris les magistrats),  des marabouts, des étudiants et élèves, et  la manipulation des dispositions institutionnelles et constitutionnelles, la mobilisation de la police et de la justice contre toute parole ou acte de dissidence, l’établissement d’un pouvoir familial et les tentatives répétées de positionnement du fils pour la succession et la déstabilisation de l’armée la plus républicaine d’Afrique par des opérations politiques comme l’octroi du droit de vote aux soldats et la multiplication du nombre de généraux à la tête de l’armée

 Pour preuve, la Constitution, adoptée en 2001, a été amendée plus d’une quinzaine de fois. La dernière tentative, le 23 Juin 2011 a échoué aux portes de l’Assemblée nationale prise d’assaut par la jeunesse, des membres des associations de la société civile et des partis politiques déterminés. Le Professeur Diouf a terminé sa présentation en soulignant qu’il est d’avis que dans les circonstances actuelles, les élections devraient être reportées jusqu’en juin pour ouvrir une dialogue entre les principaux protagonistes. Un dialogue qui permettrait d’accompagner la sortie de Wade de l’espace politique, de coupler les élections présidentielles et législatives et de mander à la nouvelle assemblée nationale qui serait constituante, de proposer une nouvelle Constitution qui instaurant un régime parlementaire.

A la suite de cette présentation, Dr. Fomunyoh a procédé à une description et à une analyse très savante et documentée des institutions sénégalaises, en particulier celles organisant les élections et régulant l’espace public sénégalais. Il a mis l’accent sur la dégradation d’un système démocratique, dans un environnement régional caractérisé par l’instabilité et les violences, en Guinée Bissau, en Guinée, au Mali. Il s’agit selon  lui, d’assurer une bonne tenue des élections, de veiller à leur régularité et à leur transparence et une supervision effective des opérations par des observateurs nationaux et internationaux et les instituions judiciaires dont la Cour Constitutionnelle qui a validé la candidature contestée du président sortant. Le souci principal qu’il a mis en avant est la préservation de la démocratie sénégalaise et l’avenir et la qualité de l’exception politique du Sénégal.

Dr. Vera Songwe a clôt les notes introductives en proposant un tableau très précis de la situation économique,  et en  mettant l’accent sur les réussites et les échecs de la gouvernance économique du régime du Président Wade. Elle a, en particulier dresser un bilan plutôt positif des politiques économiques et signalé les progrès en matière d’infrastructures et d’administration financière et économique et d’amélioration des relations avec le secteur privé.
Un débat animé et courtois s’en est suivi, principalement autour de l’âge du président candidat, du manque d’unité de l’opposition, de la position des marabouts et du rôle de l’armée si la crise dégénère.

La consultation au département d’Etat a quant à elle, plutôt porté sur la politique américaine vis-à-vis du Sénégal et la position américaine sur les élections sénégalaises. La présentation du Professeur Diouf et du Dr. Fomunyoh a été suivie de celle de Thione Niang, un sénégalo-américain qui rentrait tout juste du Sénégal. Il a mis l’accent sur la détermination des jeunes dans la lutte contre la candidature de Wade, les contradictions de l’opposition et la « passivité » de la population qui semble favoriser la tenue des élections. Il a aussi souligné la détérioration du climat politique.

En direction des autorités du département d’Etat, il a affirmé que la position américaine n’est pas très bien comprise par les Sénégalais, en mettant l’accent d’une part sur la demande incessante de la non-participation de Wade aux élections et après la validation de sa candidature, l’acceptation de la tenue des élections avec sa participation. Une fonctionnaire de l’administration américaine a ensuite présenté un tableau relatif au nombre d’inscrits, à l’organisation des élections et aux dispositions prises par les USA pour participer à l’observation des élections du 26 février 2012.

Au cours des discussions, présentateurs et participants sont revenus sur la question de la position américaine. Johnnie Carson, Assistant-Secrétaire d’Etat chargé des Affaires Africaines a  très brièvement tracé les grandes lignes de la politique américaine : le Sénégal est une préoccupation de son administration qui œuvre discrètement et publiquement depuis plusieurs mois, pour obtenir le retrait de Wade. Des discussions sur la question de son retrait ont été engagées directement avec lui ou en ayant recours à des intermédiaires. L’administration du Président Obama a été semble-t-il a l’origine de la lettre des membres du Black Caucus demandant au président sénégalais de ne pas se présenter aux élections de février 2012. Il faut souligner, sur cette question précise, que le Président Wade a pu contrer l’ offensive parlementaire menée par Donald M. Payne président du Black Caucus, en obtenant le soutien d’un puissant membre du Congres américain représentant du 15ème district de Harlem, Charles B. Rangel.

A la suite de la décision du Conseil Constitutionnel, l’administration américaine s’est ajustée en réorientant son énergie sur l’observation des élections et la mise en place de dispositions assurant la tenue d’élections libres et transparentes. Professeur Diouf s’est étonné de l’inconsistance et de l’incohérence de la position américaine qui ne se préoccupe pas de la question fondamentale : le non-respect de la Constitution et l’éventualité d’un embrasement postélectoral si les élections se tiennent dans ces conditions-là. Il a déclaré ne pas très bien comprendre pourquoi l’administration américaine a cru à une possible invalidation de la candidature de Wade par le Conseil constitutionnel.  Une invalidation impossible pour tout observateur averti. 

Dans la foulée, le Professeur Diouf s’est adressé au panel en posant la question de savoir si l’administration américaine croit vraiment que des élections libres et transparentes sont possibles alors que Wade annonce déjà une victoire avec 53% au moins des votes, parce que sachant d’ores et déjà qu’un deuxième tour lui serait complètement défavorable. Il y a également que Macky Sall proclame qu’il ne peut pas ne pas être présent au deuxième tour et qu’il sortira vainqueur des urnes, sinon il lancera ses militants  à  l’assaut du palais, qu’Ibrahima Fall  et Cheikh Bamba Dieye, à la pointe du mouvement contre la tenue des élections avec la participation de Wade continuent d’assurer le leadership politique de la contestation et que les jeunes membres de différentes organisations ou non  ont décidé d’en découdre avec les forces de l’ordre et les milices du régime libéral ?

Dans cette situation explosive, le report des élections n’est-il pas la meilleure solution pour prévenir les affrontements, les destructions et les morts, même si c’est vrai qu’il y a tout un pan de la société sénégalaise qui veut sacrifier au rituel électoral sur la base d’une vérité mathématique : au départ de plusieurs cadres PDS et de leurs disciples a correspondu un effritement de la base électorale d’Abdoulaye Wade. Il ne peut donc passer au premier tour et devra perdre au second tour. Une victoire de ce dernier ne peut que signifier un recours massif à la fraude, ce qui justifiera le déclenchement d’émeutes pour le contraindre à partir.

Les deux positions ont été irréconciliables mais le débat fut passionnant. La dernier question, posée par une participant a porté sur le rôle de l’armée. L’intervenant se demandait pourquoi il n’était pas fait état de l’armée dans les notes introductives. Un diplomate américain a mis l’accent sur la nature républicaine et loyaliste de l’armée sénégalaise qui a une tradition de non intervention dans les affaires politiques, depuis l’indépendance du Sénégal. Professeur Diouf a manifesté son accord sur l’appréciation faite, mais a insisté sur des mutations qui peuvent altérer cette tradition républicaine à savoir, l’octroi du droit de vote aux soldats, la multiplication du nombre de généraux actifs et l’accentuation de la compétition pour les postes de commandement et d’enrichissement. Cela signifie-t-il que cette armée pourrait être tentée par une aventure politique, la prise et l’exercice du pouvoir ou la mise en place s’un gouvernement de transition en cas de crise ?

A cette question, le Professeur Diouf a répondu qu’il n’avait   aucune réponse sauf à dire qu’une aventure militaire est inacceptable quelque soit les conditions. Il ne saurait donc être question d’appeler les militaires  à intervenir dans l’espace public.
 
 
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