COMMENTAIRE DU JOUR
Les balles de l’alternance
Publié le 02/02/2012 | 03H10 GMT par Malick NDAW
 
La stratégie de la terreur est un paroxysme de l’affirmation de soi, intégralement négateur de l’existence d’autrui. D’où son rapport particulièrement étroit avec la mort infligée. Comme le notait H. Arendt, même l’emploi de la force publique signale un échec du pouvoir politique à fonctionner dans son cadre normatif. Combien de sénégalais devront-ils tomber encore comme des mouches sous les balles pour que l’ingérence devienne politiquement correcte. Autrement dit, faut-il qu’il y ait encore plus d’exactions policières et de morts pour que l’opinion internationale soit “autorisée” à mettre son grain de sel dans la sauce explosive qui mijote dans le pays depuis 2002?
 

La gachette facile

Alioune Badara Mbengue, torturé le 12 juillet 2002 par six gardiens pénitentiaires de Rebeuss. Talla Sylla agressé en septembre 2003. Bineta Gueye, Margo Samb, Ousmane Ndiaye, Serigne Boubou Ndoye et El Hadj Malick Sama violentés et torturés le 26 septembre 2006 par les éléments de la LGI à Ouakam. Dominique Lopy tué dans les locaux du commissariat de Kolda le 13 avril 2007. Le 13 décembre de la même année, Alioune Badara Diop tué dans les locaux du commissariat de Ndorong à Kaolack. Boubacar Kambel Dieng, journaliste à la Rfm et Kara Thioune, journaliste à la West african radio democracy(Wadr) agressés physiquement le 21 avril 2008 par une douzaine d’éléments de la brigade d’intervention polyvalente. Aïda Camara tuée dans les locaux du commissariat central de Dakar le 27 novembre 2008.

Mamadou Bakhoum tué le 23 janvier 2009 dans les locaux de la gendarmerie de Karang. Aboubacry Dia tué dans les locaux du commissariat de Matam le 18 novembre 2009. Abdoulaye Wade Yinghou tué le 14 juillet 2010 par les policiers du commissariat de Yeumbeul. Les jeunes du mouvement « Y'EN A MARRE » arrêtés et torturés le 23 juin 2011 lors d’une manifestation pacifique. Après Malick Ba abattu froidement par les forces de sécurité dans la communauté rurale de Sangalkam, ce sont ces mêmes forces de sécurité qui, le vendredi, 27 janvier 2012, ont pris à parti un autre Malick Ba, encore un journaliste, qui s’en est tiré avec un corps meurtri de coups et un visage tuméfié. Il n’a pas fini de panser ses blessures que Mbana Ndiaye et le collégien Mamadou Sy tombent sous les balles de la gendarmerie à Podor (région de Matam), juste quelques heures avant que Mamadou Diop, un jeune étudiant, tombe sous les balles de la police à Dakar. Et voila l’année 2012 qui démarre… en rouge au Sénégal avec des forces de sécurité qui, sans état d’âme, tire et écrase tout ce qui bouge, sans état d’âme. Les observations empiriques comme les justifications avancées par les acteurs, montrent que les recours à la violence sont basés sur la conviction qu’il n’existe pas réellement d’autre moyen d’obtenir la prise en considération de ses attentes ou, plus radicalement, d’imposer ses solutions

Toujours est-il que le décompte macabre et la citation de toutes ces personnes pour la plupart victimes de l’embuscade traumatique dont la démocratie sénégalaise a fait l’objet, reviennent à sacrifier à un devoir de mémoire citoyen. Mais le décompte macabre, dans l’entendement du propos du ministre sénégalais de l’Intérieur qui a fait monter d’un cran le ton fustigeant les Etats-Unis et la France, dans leur démarche consistant, selon lui, à "s’immiscer dans les affaires intérieures du Sénégal" et celui de son homologue des Affaires étrangères dans ce qui apparaît comme une tentative de justification en pointant un doigt désolant sur l’opposition qu’il accuse de « ternir l’image du pays », ne semble pas avoir atteint un “degré suffisamment alarmant”. Ils parlent alors d’”ingérence”.

Si tant est qu’il y a ingérence, dans le cas d’espèce, Ousmane Ngom et Madické Niang semblent se focaliser sur la liceité du concept au sens du philosophe Jean-François Revel et en occultent sa légitimité qui est plus fondamentale. Car, par delà la volonté d’ignorer le droit, tout est dit dans son attitude sur ce que l’honnêteté morale et intellectuelle impose de faire lorsqu’il y a discordance entre les deux concepts. Ce qui chez Sophocle fait tragédie par le dilemme d’Antigone devient veulerie par le choix des intérêts mesquins au détriment de la défense des valeurs humaines.
A moins qu’il nous l’ait caché, le président Wade n’a rien d’un Libyen. Cela ne l’a nullement empêché d’effectuer un déplacement jusqu’à Benghazi pour aller dire à Khaddafi de « quitter le pouvoir ». Le 9 juin 2011, il “invitait” le Guide libyen à se « retirer de la politique et ne pas rêver de revenir”. Il aurait sans doute fait le même déplacement en Côte d’ivoire, mais il s’est contenté (excusez du peu) de demander à Laurent Gbagbo de “quitter le pouvoir”. Plus pathétique, le soutien du chef de l’Etat sénégalais en faveur de la junte militaire en Guinée, après la mort du président Lansana Conté.

Que l’on sache, ce ne sont pourtant pas Abdoulaye Wade ni les sénégalais qui votent dans ces pays. Mais n’allez surtout pas dire à Ousmane Ngom et Madické Niang que ça c’est de l’ingérence. Car, « le Sénégal n’a pas de leçon à recevoir de la France et des Usa ». Deux pays dont le président Wade a dragué des pieds et des mains le dirigeant (pour le premier) pour entrer dans les bonnes grâces du second. En vain ! Alors silence ! On canarde !
 
 
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