| |
|
|
| Merci «Nègres debout» |
|
| Tidiane KASSE |
05/04/2011 | 09H12 GMT |
|
|
|
|
|
| La question sourde parfois sous les tempes qui grisonnent : qu’avons-nous fait de nos 25 ans ? On remonte le fil des passions et des amours, on se remémore les théories du «Grand soir» à l’occasion des thé-débats, on ressasse ce que les années 1980 ont sédimenté dans la mémoire… Sourire, tristesse. Il y a eu les audaces, les opportunités, les actes manqués, les espérances trahies et le fil tracé par le «doigt de Dieu». En tout cela, il est heureux que j’ai «fait» Sud. |
| |
J’avais 26 ans quand on m’a «enrôlé» ; 25 ans après, mon passé est toujours présent. Quand on vous appelle «Pa», «Tons» ou «Doyen» (cette sympathique perfidie) dans les salles de rédaction, cela rassure de n’avoir pas été l’ancien combattant d’une cause perdue. Merci Madior, merci Abdou Fall. Merci Babacar (Babs), merci Ndiaga... Merci aussi à toutes ces signatures que je lis chaque jour et que je ne connais pas personnellement. Merci à vous tous qui, chaque soir de bouclage, répétez de manière inlassable cette œuvre utile qui fut jadis mon sacerdoce, vous qui faites que Sud me sourit de façon quotidienne. Passer par la rue de Bayeux, par la rue Mohamed V, par la rue Raffenel ou devant l’immeuble Fahd m’enivre souvent de souvenirs. Ils sont encore doux parce que l’œuvre passée continue de féconder le présent. Rue de Bayeux (devenue Joseph Gomis)- Je ne parviens plus à localiser la «maison d’enfance» dans ce Dakar qui bouffe sa mémoire architecturale et ses maisons coloniales aux tuiles rouges. Mes repères se perdent dans cette ville enlaidie par ses blocs d’immeubles qui ne laissent que de petits carrés bleu-ciel au-dessus de nos têtes. Mais je me rappelle ce long couloir qui aboutissait sur un deux-pièces. L’un pour le secrétariat avec une «petite machine rouge» sur un bout de table, l’autre pour le bureau de «Babs». C’était un samedi, en fin de matinée. Boubacar Boris Diop guidait mes pas. On venait de sortir ensemble d’une expérience de presse avortée (Carrefour Républicain), au moment où Sud était encore une idée. Déjà engagé dans le projet, il m’invitait à venir «voir». Ce jour de février 1986, dans les 3 mètres carrés environ du bureau de Babacar, se tenait une réunion de rédaction pour Sud magazine. Je n’ai fait que passer la tête pour dire bonjour. Plus de place à l’intérieur. Il y avait les Moussa Paye, Bakhoum, Sidy Gaye, feu Amadou Makhtar Guèye de la Rts, Ibrahima Fall, etc. Les éclats de voix étaient terribles. J’ai compris qu’on discutait des rubriques du journal. Tout allait bien jusqu’à ce qu’on en arrive à «Mouvement de libération nationale», ou quelque chose du genre. Aucun problème pour l’intitulé. Le consensus a volé en éclats quand il a fallu en déterminer le contenu ? Pendant deux heures, ces «fous» se sont déchirés pour savoir si la Swapo méritait d’y figurer (au regard des critiques portées par les uns à l’endroit de son représentant à Dakar), ou encore le Front Polisario (basé en Algérie et n’occupant aucun territoire libéré). Moussa Paye criait pour un camp, Sidy Gaye éructait pour l’autre. De temps à autre, Babacar Touré attisait le feu avec une remarque pleine de sous-entendus, avec un gros rire. Et ça repartait de plus belle. Le «pauvre» feu Makhtar Guèye tentait d’apaiser, mais avait de la peine à placer un mot. Je ne puis vous dire combien de fois les énergies se sont consumées dans des débats du type «Swapo-Front Polisario», pour un article, pour un titre, etc. Sud, c’était aussi cela… J’ai profité d’un moment où «Babs» est sorti pour lui remettre mes 75 000 F de quote-part (chaque membre devait donner 100 000 F) et proposer à Bakhoum un papier sur Bocandé qui avait rejoint le Psg pour 25 millions de francs de salaire. Les 25 000 F qui restaient de mon apport ? Quand je les ai tendus un jour à Babs, il m’a rabroué : «Sa ma rak, va te payer du bon temps avec ça ! C’est parti maintenant…» Sud magazine avait sorti son deuxième numéro. La rue Raffenel – Les Mac Intosh sont devenus une banalité dans les rédactions. Quand Sud en a eu un, en 1986, c’était une première en Afrique. Babs avait débarqué un jour avec la documentation. Il ne comprenait pas grand-chose au fonctionnement, mais il avait toute la théorie en tête. On eut ainsi ce tout petit Mac SE comme on n’en trouve plus, avec un écran d’environ 15 centimètres carrés. La première génération qu’Apple a produite pour la Pao (mise en page assistée par ordinateur). Page Maker en était aussi à son 1.0 quand on l’installait et Microsoft Word n’existait pas encore. Avec ses imperfections aujourd’hui criardes, Word perfect régnait en maître. Le Mac de Sud, tout ce que la presse comptait de maquettistes, secrétaires de rédaction et graphistes venait le voir. En une machine, on retrouvait trois postes de fabrication traditionnels du journal : la maquette, le montage et la sortie des épreuves. Une révolution dans la presse. Faire un journal devenait moins cher, plus rapide, mieux maîtrisé, sympathique même ; l’éclosion de la presse privée et sa pluralité viennent de cette innovation technologique. La formation, en compagnie de Ndèye Combaye Niang, avait duré deux semaines. Dès lors la petite merveille nous appartenait. A elle la saisie, à moi la maquette et le montage. Sud était à l’avant-garde. Tellement en avance qu’en 1990, visitant un journal à Phoenix, dans l’Arizona, ma petite démonstration leur en avait bouché un coin. Le journal s’était doté de plusieurs Mac, mais ils étaient tous sous emballage. Le temps de former le personnel de l’imprimerie et de s’accorder sur les conditions de départ de certains employés dont l’informatisation allait effacer le poste de travail. Notre guide nous parlait du futur révolutionnaire avec le Mac, je lui en parlais au présent. Il ne savait encore que composer des titres, je lui montais une page séance tenante. Le bonhomme venait d’avoir sa petite leçon d’une Afrique qui n’est pas «hors du temps». Il sut que Sud se faisait sur Mac depuis quatre ans et lâcha avec sérieux : «Toi, tu restes ici et on te donne du boulot !» Mes raisons de vivre étaient ailleurs. J’ai préféré continuer mon tour d’Amérique dans le cadre du programme International Visitors, puis rentrer à Dakar. Sud était une vie, une école de vie… professionnelle. Secrétaire de rédaction, mon poste était stratégique. Tout convergeait vers moi. J’ai pu observer, apprécier tous ces arts d’écrire qui ont été source d’inspiration et d’apprentissage continue. Comme ce jour d’octobre 1987 où Thomas Sankara a été assassiné. La nouvelle est tombée en milieu d’après-midi. La rédaction s’est remplie de ses membres et amis estomaqués, tristes, s’accrochant avec la dernière énergie à un «ce n’est pas possible». Sud magazine était presque bouclé, mais il fallait «basculer» la une, il fallait un édito. Babs s’est replié vers la buvette d’Afritel (Hôtel Faidherbe, aujourd’hui) pour fuir les discussions enflammés. Je partais chercher les feuillets à saisir l’un après l’autre, sortis de ses tripes qui vomissaient l’amertume d’une Afrique trahie. Il a fait plein d’éditos, je ne les ai jamais aimés autant que celui-là. Question de contexte. Chez Boris, j’ai adoré son style dépouillé. D’aucuns s’attendaient à le voir écrire comme un écrivain ou un philosophe, il restait dans la simplicité du journaliste. La rigueur de l’analyse chez Sidy Gaye était tout aussi séduisante, adossée au principe d’une idée par paragraphe. La concision de Chérif Elvalide Sèye m’a ahurie. Un jour, son papier débordait de trois lignes. Je n’ai pu en sortir un seul mot sans estropier une phrase, ni couper une phrase sans sacrifier une information. J’en ai été quitte à refaire toute une page. Sud était un calvaire. Boucler ce journal sans péter un plomb était du domaine de l’impossible. Sidy Gaye dessinait et redessinait les maquettes sans fin. Ndiaga Sylla refaisait l’ordre des papiers déjà fait. Feu Ibrahima Fall veillait au grain pour que son article kilométrique sorte sans perdre un mot au passage, alors que la page n’était pas extensible... Il fallait endurer. Quand on a été à cette école de Sud, faire un journal revient à remonter un fleuve tranquille. Entre Sud et Walf j’ai valsé jusqu’en janvier 1993. Bouclant le premier le jeudi, le second le mardi. Avoir débuté avec Walf en 1984, avant la naissance de Sud, n’explique pas mon choix de carrière avec ce journal. C’est plutôt la nature du défi professionnel qui a été déterminante. Sud se faisait tout seul, avec des noms, des compétences et une aura qui lui conféraient quasiment le statut d’une institution. Walf était un challenge parti de rien, auquel peu croyaient. L’adrénaline montait plus haut de ce côté. Dans les convergences générationnelles qui ont porté Sud, les pulsions étaient essentiellement portées par le désir de concrétisation d’un idéal de journalisme. Ce n’était pas mon cas. Ce qui était rupture chez les autres, était pour moi une continuité. Quatre ans plus tôt, en 1982, toute ma promotion issue du Cesti, en presse écrite (Mademba Ndiaye, Abdourahmane Camara), avait pris le parti de tourner le dos aux médias d’Etat pour s’engager dans l’aventure de la presse privée. Notamment avec Takussan, lancé par Abdoulaye Wade. L’aventure de Sud était donc le prolongement naturel d’un itinéraire déjà consolidé (Walf, Le Devoir). C’est sans doute la raison pour laquelle la passion et l’enthousiasme de ces aînés qui vivaient une liberté de presse (re) trouvée n’en étaient que plus fascinantes pour moi… Avec eux j’ai appris à savourer ma liberté et mes choix d’être libre en journalisme, en mesurant leur bonheur neuf d’être sans chaînes. C’est une des choses les plus chères que je dois à Sud. Merci à vous Madior, Abdou Fall, Babs, Ndiaga, Bacary et à toute l’équipe… A vous tous «nègres debout» qui refusez de lâcher le gouvernail malgré les chausse-trappes et les coups de boutoir, malgré les fossoyeurs du pouvoir qui attendent au tournant. Et je vous confesse comme chante Aznavour (1) : «Moi lorsque je fais le bilan De mes hier (…) Malgré tout, tout me semble encore Plus beau, plus fort, plus grand» Oui, Sud est toujours beau, toujours grand. Malgré tout… Tidiane Kassé (1) Charles Aznavour : Qu’avons-nous fait de nos vingt ans ?
|
| |
|
|
|