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Nostalgie !
Mamadou WANE | 31/05/2011 | 07H16 GMT
 
Le 21 mars 2000, l’Alternance vient juste de survenir. Il est 21 heures et une ambiance bien spéciale règne dans un restaurant au coin du Boulevard Djily Mbaye, en face de l’ancienne direction générale de La Poste. On est au  Massalia, un petit coin bien sympa, avec vue sur le Port de Dakar, où les journalistes du groupe Sud, dont le siège se trouve à deux jets de pierre, viennent décompresser, le temps de boucler leurs articles. Ce jour-là, un «Mbaxal » est organisé par le groupe de presse pour célébrer, je ne sais pas trop bien, la victoire du Président Wade ou la bonne couverture de la campagne présidentielle de 2000.
 
La bonne humeur est au rendez-vous, à l’image d’ailleurs de tout Dakar, où les chauffeurs de taxi donnaient des coups de klaxons intempestifs, scandant des Sopi  bien agressifs, que les partisans du régime de Diouf étaient bien obligés d’endurer. Colonnes de fumée de cigarettes, bruits de verres qui se brisent, ricanements aigus, conversations surchauffées, la fête s’est prolongée jusqu’aux environs d’une heure du mat’. Avec le recul, je dois à la vérité de dire que la grande majorité des journalistes de Sud-Com étaient plutôt contents de la chute de Diouf.

Mais ce soir-là au Massalia, malgré toute la bonne humeur ambiante, j’ai eu le sentiment assez bizarre, une sorte de je ne sais quoi encore de précis… Qu’on était au crépuscule de quelque chose. La fin d’une séquence et le début d’une autre. Instinctivement, je sentais, après le stress de la campagne électorale et la fin de règne de Diouf reconnue par ce dernier, que quelque chose allait se passer. C’était une période lourde de mystère. Cette fin de séquence fut d’abord personnelle. Je quittais effectivement Sud et devais rejoindre ThiernoTalla  qui lançait Le Populaire. Une autre histoire…

J’ai passé deux ans et demi à Sud. C’est Mamadou Koumé, à l’époque, Directeur des Etudes du Cesti, qui m’avait mis en contact avec Sidy Gaye, directeur de la rédaction de Sud Quotidien. J’avais 26 ans. Marginal, j’avais dévoré un peu trop de livres de philosophes allemands réputés… «dangereux». Heidegger, Marx, Freud et surtout Nietzsche, sur qui j’avais soutenu d’ailleurs mon mémoire de maîtrise.

Ces «mauvaises» fréquentations intellectuelles m’avaient fait côtoyer bien des «abîmes». Je dois aujourd’hui avouer, que durant les deux ans et demi que j’y ai passés, Sud m’a beaucoup aidé à rester sur la terre ferme des réalités primaires. La religion des faits, qui y était instaurée de main de maître par Abdoulaye Ndiaga Sylla, directeur de la publication, m’a permis de garder l’équilibre... Sheikhou Sharifou aussi. Sidy Gaye et Ndiaga Sylla m’avaient demandé, avec Abdourahmane Wone (il vit présentement aux Etats-Unis), de suivre, à la trace,  ce «gosse », qui rendait les Sénégalais si fous. Ce fut une expérience professionnelle très enrichissante, de résister à la manipulation grâce à la vigilance permanente, lorsque tout un pays était en transes, au pied d’une grosse escroquerie politico-médiatique. Les Sénégalais ont sans doute oublié, mais à l’époque, Cheikhou Sharifou valait bien son pesant d’illusion.

Et comment oublier à Sud ces réunions de rédaction, volcaniques, où la hiérarchie s’effaçait totalement au profit de la parole libre. Où des journalistes se déchaînaient parce que leurs pages avaient été «retouchées» de façon malencontreuse. Où, bien souvent, les choses se terminaient comme dans une scène de grand’place, avec de violents échanges verbaux. Sur ce registre d’ailleurs, les «colères» matinales de Bassirou Sow, à l’époque responsable du Desk Société, étaient simplement mémorables. C’était du temps où ce dernier flirtait avec…Dionysos. Me revient aussi le souvenir de Demba Ndiaye, avec ses rastas, évoquant les mille et un visages de la rébellion sénégalaise, aux côtés de Madior Fall, toujours cigarette au bec. Et Mame Olla, dont l’extrême sensibilité tranchait d’avec sa corpulence de lutteur. Puisse-t-il reposer en paix !

C’était cela le charme de Sud, avec ses salles de rédaction totalement polluées par les odeurs de cigares et par ces mégots de cigarettes qu’on écrasait à…cinquante centimètres du cendrier. Sud aux bureaux jonchés de documents où les télescopages au coin du couloir n’étaient pas rares. Sud où le niveau moyen était le Bac plus 4. Sud et ses salles d’attente remplies de visiteuses, sœurs et cousines fictives de Birima Fall, Sakou Faye, Cheikh Mbengue. Où les informaticiens qui téléchargeaient le journal du soir, recrutaient des…stagiaires justement du soir. Où les chauffeurs, à l’image de Sakho, étaient tout le temps stressés à cause du rythme infernal de travail. J’ai beaucoup appris dans cette maison où l’on se tapait dessus le matin pour rigoler ensemble le soir. Où aucune rancœur ne survivait. Où il n’y avait que très peu de barrière entre les journalistes de la radio et ceux du journal. Un vrai esprit de groupe qui fit que je pus vivre, plust ard, dans le même appartement que Birima Fall.

Il y avait dans cet univers, un mélange miraculeux d’intelligences, de libertés, d‘audaces; une sorte de management non enseigné dans les écoles, mais terriblement efficace : le culte de la liberté. Lorsque je me remémore encore ces moments-là, je suis saisi d’une certaine nostalgie et également rongé par le regret de n’avoir pas su préserver des relations continues, à cause de mon sale caractère, avec ces vaillants aînés de la presse.

A Sud, me reviennent encore des souvenirs, des visages, des ombres...Une fois qu’on grillait cinq étages (de l’immeuble Fahd) pour se retrouver dans le couloir qui séparait la radio du journal, le visiteur novice en ces lieux pouvait avoir une impression d’anarchie.

Illusion ! Derrière le chaos ambiant, il y avait une organisation. Et le Président du groupe, Babacar Touré – c’est peut-être cela son génie-, apparaissait dans ce dispositif comme un père de famille. Il savait bien écouter. Lorsqu’on tenait par exemple des réunions, à la veille d’élections importantes, Babacar Touré savait toujours rester serein.

Une image qui m’est restée dans la tête : celle d’un Babacar Touré, tournant nonchalamment la cuillère et de façon continue dans une tasse de café, et s’adressant avec une grande sérénité aux journalistes. C’était le Babacar Touré, leader. Mais il y a d’autres facettes de cet homme, intelligent qui savait s’adapter aux situations les plus hostiles. Bien souvent, dans l’intimité des ascenseurs, il lui arrivait de féliciter les journalistes. De se savoir lu et apprécié par lui, le président du groupe, alors qu’on est qu’un bout d’homme qui passe, ça marque ! J’ai été littéralement subjugué lorsque BT, comme on le surnomme affectueusement, me gratifia un jour, entre deux étages : «Ton enquête sur les sectes n’est pas mal du tout». J’ai ressenti quelque chose d’indescriptible que j’ai cherché à reproduire après. Généreux aussi. Un jour, fauché, je lui ai posé un problème lourd de 100.000 francs Cfa, il m’en offrit beaucoup plus en me demandant de sortir de son bureau lorsque je me suis mis à le remercier. « Fous le camp ! », m’avait-il affectueusement lancé. Je dois avouer que je fais partie des jeunes qui ont fortement été marqués par cet homme. Mais aussi par Sidy Gaye, très professionnel et honnête sur le plan intellectuel. Bocar Niang aussi, très bon journaliste, auteur du scandale du sucre de Mimran. Bocar était mon «ancien» du Prytanée militaire de Saint-Louis. Je le surprends encore à me fusiller du regard et à reproduire les mêmes tics de l’ancien par rapport à son bleu. Rédacteur en chef adjoint, le sympathique Bocar Niang corrigeait mes papiers avec plus d’intérêt que ceux des autres reporters. Plus tard, Abdou Latif Coulibaly, qui était plus à la radio, va s’imposer dans mon parcours professionnel comme une référence sûre. Il arrivait toujours le soir, souvent son papier déjà écrit. Et il n’était jamais banal. Un autre qui arrivait toujours le soir, c’est Moussa Paye, le regard toujours pétillant d’intelligence et la mémoire en éveil. Des silhouettes de femmes, Hawa Bâ, Henriette Kandé, toujours bien habillée, raffinée et posée et la secrétaire Mame Fatou Fall.

A Sud, l’encadrement était strict. Lorsqu’un papier était mal écrit, on vous le signalait immédiatement. Je garde encore en mémoire, le terrible sort qu’avait fait subir le regretté Ibrahima Fall dit «Petitchef», lorsque corrigeant un de mes papiers, il le charcuta aux trois quarts. J’en étais mort de honte ; moi qui étais venu à Sud avec le sentiment d’avoir un niveau de français supérieur. Et ce souvenir avec Sidy Gaye qui me gronda avec une violence telle que je faillis prendre la poudre d’escampette parce que je n’avais pas respecté le deadline d’un papier sur les nombreuses audiences que le Président Abdou Diouf (le titre du papier était « la ronde aux chapelets ») accordait aux marabouts, quelques mois avant la présidentielle. Sidy ressemblait à certains égards au personnage de «Thierno » dans l’Aventure ambiguë, tant il imposait de par sa rigueur. Je me dois aujourd’hui de rendre hommage à tous ceux-là qui, la générosité en bandoulière, donnent sans rien attendre en retour. Ce sont eux, qui sont, le plus, récompensés dans la vie.

L’esprit insufflé par Sud-Quotidien, loin de s’être estompé malgré de multiples assauts venus de partout, va sans doute continuer à étendre ses tentacules. Pour le bonheur et l’avenir d’une presse libre et indépendante, puisse-t-on célébrer, un jour, dans la joie, le cinquantenaire de Sud ! Joyeux anniversaire !

Post scriptum : Je profite de cette occasion pour annoncer le lancement imminent d’un nouveau journal dont je suis l’éditeur. C’est sans doute l’esprit de Sud, mais aussi d’autres groupes de presse, qui ont marqué l’histoire encore jeune de la presse de ce pays, qui continue à se déployer…
 
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