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| Petit historique d’un lieu imaginé |
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| Saphie LY |
31/03/2011 | 10H45 GMT |
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Venez. On va jouer. Vous vous souvenez des avions en papier que construisiez en arrachant - clandestinement - une double page au centre d’un cahier neuf ? Par pliage et proportions, on arrivait à faire voler cet engin, porté par les courants de notre imagination. Que c’était bon… |
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Venez. Je vous invite à un autre envol sur papier. Journal.
Prenez, une feuille de papier. Journal. SUD Quotidien d’hier si vous avez fini de le lire. Prenez le cahier extérieur, celui qui porte le logo de SUD. Découpez une bande dans le sens de la double page ouverte de manière à capter le logo rouge dans votre cocotte. Vous avez un ruban ? Bien. Tenez les deux bouts, tendez le ruban délicatement. D’une main, faites lui subir une torsion d'un demi-tour, puis joignez et collez les deux extrémités, pile et face. Ca doit donner ceci : Maintenant, faites courir un doigt sur une face du ruban… Alors, Quelle sensation ? C’est drôle non ? Rigolo, un peu jouissif. Sensations oubliées de temps où nos esprits étaient frais, libres et aptes à créer des dimensions inexplorées. Volontiers perplexes.
Qu’avons-nous obtenu ? Si vous avez bien suivi les instructions, vous avez dessiné un huit dont l'envers se confond avec l'endroit, formant un parcours unique sans endroits ni envers. Vous venez de construire un ruban de Moebius.
A quoi ça sert ? A rien. C’est une invention de mathématiciens et de pure logique abstraite. Ceci dit, bien des gens plus en prise avec le monde quotidien et les gens ordinaires se sont emparés de cette figure pour concrétiser le supplément d’âme que les contraintes étriquées de la vie ne permettent pas de traduire en grandes avancées humaines. Industriels, artistes, cinéastes, jeux vidéo… s’en inspirent.
Mon Ruban de Moebius à moi, c’est ma représentation de SUD. Un support pour me représenter dans l’abstraction le long chemin, le long cheminement vers un lieu imaginé : le pôle Sud, notre pôle Sud.
Lorsque je rejoignais le groupe Sud - alors principalement éditeur de SUD Hebdo - jeune, enthousiaste et encombrée d’un barda de convictions aussi sincères qu’immatures et un peu confuses, je découvrais avec bonheur et oxygène un groupe d’aînés, Mamadou Amath, Ndiaga Sylla, feu Ibrahima Fall, Babacar Touré, Moussa Paye, Sidy Gaye, Baba Diop, Demba Ndiaye, Abdou Fall qui allaient m’aider à construire ma boussole, mon équerre et mon compas, pour un voyage sans carte. Plutôt une navigation de grands découvreurs sur une route sans endroit, sans envers. Juste un chemin unique vers une utopie politique et sociale. Avec une seule certitude : nous sommes dans l’espace clos du destin lié à celui de notre société sénégalaise. Alors la boussole montre la seule direction le Pôle Sud. Le pôle comme repère, autre abstraction bien utile dans un monde qui cherchait et se disputait le monopole de la démocratie. Sud car le Nord, alors offensé par l’offensive du Rapport Mc Bride et l’audacieux et insolent projet de Nouvel Ordre Mondial de l’Information lancé par l’UNESCO d’Amadou Makhtar Mbow, ne pouvait pas être le nourricier de notre utopie.
Une seule règle, l’équerre, pour que l’information cale son angle et donne la mesure juste. Toujours ces deux questions fondamentales face à la responsabilité de publier une information grave et le coup de crayon déterminé : - « On fait quoi ? » - « Tu es sûre de ton information ? » - « Alors, vas-y. On publie ». Dans la rédaction, chacun son compas englobant des circulations sociales et idéologiques, l’acceptation de laisser tracer, faire cohabiter et s’enrichir de la superposition de cercles pluriels et multicentriques.
Voyez bien. Vous avez souvent entendu parler de « l’esprit Sud ». Eh bien, c’est cet armement politique, professionnel et moral qui nous caractérise. Ajoutez-y la camaraderie, le goût de la franche rigolade et le grain de folie nécessaire aux grands voyages sans autre viatique que l’esprit. Malick Rokhy Ba et moi avons connu et partagé les angoisses de la transition que les aînés nous confiaient. Des souvenirs de responsabilités assumées solidairement qui valent parenté.
Et ce voyage, riche en jalons, nous l’avons vécu dans nos esprits, nos chairs, nos cors endoloris saignant dans nos chaussures aux talons aiguilles abimés par des reportages impromptus à l’Université de Dakar secouée par des grèves enflammées. Ce voyage, nous l’avons écrit, soigneusement, chaque jalon consigné, confié fidèlement et jalousement au papier pour mieux le partager avec vous, chaque jour dans la saine impudeur de notre mission.
Quelques jalons me reviennent fortement… Deux ou trois. Entre aéroports et tripots
Premières heures de 2003… Lancement du grand projet d’aéroport de Diass. Alain Robert est présenté par le président de la République, himself, comme l’architecte en charge du projet. La photo est à la Une des journaux – comme il se doit – fournie par le service de presse de la Présidence. Homme de belle prestance, l’architecte est debout au-dessus de la maquette qu’il présente au chef de l’Etat. Renseignement pris, l’homme n’a jamais été cet architecte sorti de l’Ecole d’Architecture de Paris annoncé. Plutôt l’homme de paille d’un architecte français interdit d’activité par la Justice française et qui souhaite rafler le marché de notre futur aéroport. Nous sortions à peine de l’actualité du Joola et nous pansions des plaies encore tuméfiées et douloureuses. Et nous étions encore, collectivement dans les bonnes résolutions du « plus jamais ça. Désormais, veillons à la sécurité civile ». L’information devait faire sa part.
Deux heures moins le quart dans la nuit. A l’atelier, le journal de demain est presque bouclé. Je suis dans mon bureau. Avec quelques compatriotes architectes, nous avons mené l’enquête et découvert bien plus, bien pire. L’information doit paraitre, éviter un autre Joola par voie d’air. C’est du solide. Je décide d’appeler Babacar Touré. « Je fais quoi » ? « C’est vérifié, recoupé ? Tu es sûre ? Alors publie ».
24 heures plus tard, la famille du Palais rue dans les brancards et sort l’artillerie lourde. Pédigrée flatteur pour Alain Robert et émissaire – qui souffrait manifestement d’un petit caillou dans ses bottes - pour nous demander la publication d’un démenti dans le journal. Nous ne pouvions démentir pour une raison simple : nous n’avions pas menti. Alors, nous nous sommes escrimés pour trouver et mettre sous le coude des preuves additionnelles.
A propos du Joola, un autre souvenir. Tragédie, s’il en est, dans l’histoire de la nation. Grosse connotation au sud. Notre pôle SUD à nous s’est mis en ordre de collecte de l’information et en rang derrière le sens de la responsabilité. Où et comment collecter l’information quand les premières sources d’information sont… disparues en haute mer ? Que faire quand les familles espérant être appelées parmi celles des 64 rescapés prennent d’assaut les rédactions de SUD Quotidien et de SUD Fm, car « eux ont forcément les listes »… Une situation Dieu merci sans précédent. Pas d’expérience. Avoir vu le film « Titanic » est vain. Landing Diémé, le correspondant de SUD à Ziguinchor était prioritairement et légitimement occupé à savoir si les deux filles de son frère à qui il avait cédé sa place dans le bateau avaient survécu. Raphaël Lambal, chargé de communication au ministère du Transport, notre premier contact pour l’information officielle, également trop occupé car sa femme et tous ses enfants étaient dans le bateau. Et je saisis ici la rare occasion de saluer son professionnalisme ce jour-là où il a trouvé la force morale de répondre à nos besoins en nous mettant en contact avec ses collègues avant de vaquer à ses affaires.
« On fait quoi » ? Réunion de crise. On est troublés, mais ce que nos compatriotes attendent de nous c’est l’info, c’est que le sud du pays ne se sente pas lâché dans ce malheur. Personne n’a jamais couvert une telle actu, alors vite et bien, créons nos règles et instruments de collecte, de traitement, de diffusion. D’accompagnement psychologique de la collectivité. C’est quoi l’info ? Le scoop n’a plus la même valeur.
« On a l’info ». « Oui, mais non, on ne va pas dans cette direction » !!! Ca donne quoi d’être les premiers à publier les photos des corps repêchés ? Non, non, non. Le respect pour les victimes et leurs familles doit prévaloir. La liste des rescapés ? Oui nous l’avions. Mais il était hors de question de céder à la pression de la horde éplorée qui assaillait l’immeuble Fahd, ce soir du 26 septembre 2002. D’une part, il revenait à l’Etat la responsabilité d’arrêter le chiffre des morts, des disparus et des rescapés, dans les délais impartis par la loi. D’autre part, notre réalité sociale d’homonymies fréquentes rendait les listes dangereuses à diffuser dans la fraîche actualité. Ce n’était pas rendre service aux familles.
Il fallait d’abord être responsable, sensible, décent et solidaire de la nation. Donner au gouvernement l’espace qui lui revenait pour gérer ce cataclysme. 9 pages sur 12 pendant une semaine.
Puis reprendre notre distance journalistique et rendre la priorité à l’information afin de redonner aux regards leur capacité critique face à l’action publique. Enfin, contribuer au travail des psychologues mobilisés pour sortir le pays du choc et de la prostration. 8 pages, puis 7, puis 6, 5, 4, 3, 2. Sortir de l’obsédante coque orange et retournée du Joola. Retourner à la vie.
Attention, il fallait rester alerte et vigilant sur le suivi de l’affaire. De la responsabilité envers tant d’orphelins désormais pupilles de la Nation. De la responsabilité envers une région menacée d’isolement avec tant d’implications politiques. Une page resterait consacrée au drame du Joola pendant de longs mois.
Certains temps forts restent, me semble-t-il, plus dans les mémoires des journalistes et des pouvoirs publics du moment. Tels que la campagne pour les élections locales de 2002 lorsque SUD Quotidien révélait l’investiture du khalife des mourides sur les listes du PDS. Un Saint Siège à Touba ?
« On fait quoi » ? Là encore, le pôle Sud, c’était l’enjeu de la cohésion et la stabilité nationale. Mais c’était aussi une lecture sociale et sensible de notre environnement, des luttes d’influence, des rapports de force, des cultures et aspirations politiques. Des risques irresponsables pris par des intérêts parcellaires.
« On y va, on publie ». Décision prise collégialement au terme d’une longue nuit de vérifications, de recoupements, de tergiversations, de débat contradictoire sur l’opportunité et le risque lié à la diffusion de l’information.
L’opportunité devait être confirmée très vite par l’annulation de l’investiture. Tout comme le risque lorsqu’une meute de disciples-partisans, militants ou bigots, de la candidature du chef religieux pour la cité-circonscription de Touba, prenait d’assaut l’immeuble Fahd, armée de gourdins et autres expressions de leur bienveillance… Nous avions fait notre travail. La police nationale fera heureusement le sien.
Un dernier souvenir, pour la route… 2002, Malick Diagne, Abdou Latif Coulibaly enquêtent sur l’autorisation faite à des réseaux de Corses, d’ouvrir des tripots dans la ville de Dakar. Notre jeunesse, mal scolarisée, mal équipée en valeurs culturelles et sociales, largement abandonnée à elle-même depuis l’avènement de la journée continue, est entrain d’être livrée, pieds, poings et poches liés à ces bandits-manchots. Les jeux d’argent, la mafia seraient accueillis chez nous, à bras ouverts, par les pouvoirs publics. Dans les quartiers populaires et autres espaces interlopes.
« On fait quoi » ? « On publie. On est solides et c’est trop grave pour être ignoré ». Les pouvoirs publics modifieront leur agenda et stopperont rapidement ce voyage vers la perdition de notre jeune génération.
L’utopie renouvelée Le viatique des deux questions reste l’instrument de tous, femmes et hommes de SUD, moussaillons, barreurs, navigateurs, capitaine d’expédition. Car le voyage se poursuit. Moebius n’a pas de quai de débarquement. Comme écrivait le journaliste uruguayen Eduardo Galleano, à poursuivre l’horizon, on découvre qu’il recule à mesure que l’on avance et l’on apprend que son intérêt réside dans le chemin qu’il nous a fait parcourir. Moebius nous permet de poursuivre une utopie. Sans cesse renouvelée.
Le chemin n’a pas été vain. Il y a 25 ans, SUD poursuivait le lieu imaginé d’un Sénégal où l’accès au pouvoir politique serait démocratisé. L’alternance l’a matérialisé. Réel, intangible et perfectible. Alors nous continuons la route. Dans notre sacoche, les mêmes instruments du voyage. Direction l’Utopie. Le Sénégal imaginé où l’accès équitable et démocratisé aux ressources économiques et sociales matérialisera la justice. Le contexte mondialisé d’exploitation gloutonne des ressources naturelles, l’accaparement éhonté des richesses par quelques uns devenus pleins comme des œufs et son pendant d’attaques féroces de la misère contre les pauvres, l’option libérale déclarée de notre gouvernance actuelle. Voilà ce qui assombrit le trajet, le Moebius actuel et dont l’information que nous publions veut éclairer le chemin vers un lieu imaginé. Qui sera un jour aussi réel que l’alternance du 19 mars est devenue vraie.
La justice sociale habite toujours à l’adresse indiquée. Suivez le pôle Sud.
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