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RANDONNÉE A BYBLOS
21/12/2017 | 08H33 GMT
 
 
EXCELLENCES
Très peu de gens ici sont en mesure d’évaluer la fierté que j’éprouve d’avoir été choisi comme le parrain de cette XVIe FILDACK. Je ne peux l’exprimer qu’en commençant par leur narrer une histoire qui, comme toutes les belles histoires débuterait par la formule consacrée : « Il était une fois », qui n’est qu’une ruse pour dire « Il était… de toutes les fois ». Ce qui nous arrache à notre présent, pour nous transporter dans une Cité antique qui se nommait Byblos, lieu mythique et virtuel de toutes les bibliothèques et de tous les livres, dont le plus célèbre est la Bible. Mais son intérêt est surtout de mettre en scène le lien paradigmatique entre le livre et la jeunesse, au cœur du thème qui nous réunit ici.
 
Il s’agit d’un mythe, rapporté par un vieil homme, Socrate, personnage central de la quasi-totalité des Dialogues de Platon. Dans un de ceux-ci, intitulé Le Phèdre, il réfère ce récit au Sage Solon, qui le tenait lui-même des prêtres égyptiens de Saïs. Du côté de Naucratis vivait un roi nommé Thamous qui, en sa cour, reçut un jour le cortège des dieux, chacun venant lui faire présent de l’invention pour laquelle il était réputé. Lorsque vint le tour de Theuth (ou Thôt), celui qui inventa le trictrac et les lettres de l’écriture, figuré dans les hiéroglyphes avec une tête d’Ibis et un calame à la main (qui est sur la couverture du deuxième tome de ma thèse), celui-ci, tout fier, lui dit : « Je suis heureux de vous remettre ce présent grâce auquel les hommes n’oublieront plus ». Il est durement rabroué en ces termes : « C’est plutôt une invention engendrant l’oubli, en ce que, confiants dans des signes extérieurs, ils ne feront plus l’effort de se ressouvenir ». Jacques Derrida note, fort justement : « Dans Le Phèdre, Theuth ne reprend pas la parole. Le propos du souverain divin est resté sans réponse ». 
 
L’histoire de la philosophie véhicule deux grands procès de significations et de portées différentes. L’un est celui, dramatique, sanctionné par la mise à mort de « l’homme le plus juste de son temps », rapporté par ce metteur en scène hors pair qu’est Platon dans son fameux Apologie de Socrate. Ce procès contient « la plus belle plaidoirie de l’histoire de l’humanité », selon le célèbre avocat Me Badinter. Celui qui, nommé Ministre de la Justice par Mitterrand, fit du plaidoyer contre la peine de mort son combat suprême qu’il réussit à faire abolir par l’Assemblée nationale, alors que les sondages prouvaient que la plupart des Français était pour son maintien dans l’arsenal répressif de la République.
 
Mais cet évènement nous intéresse surtout parce qu’un jeune homme, Platon, a pris sa plume pour s’en faire l’huissier, et à sa suite, la longue lignée des livres qui ne cessent de plaider pour la révision en appel du procès de Socrate. Mais un autre procès recoupe de façon singulière le premier : celui qu’intente Socrate dans Le Phèdre contre l’écriture et son mythique inventeur. A l’acte d’accusation succède un silence troublant. Or, ce silence est « bruissant de paroles ». Theuth aurait pu répondre, par un constat du genre : sans Platon et toute cette lignée de textes, que serait Socrate depuis 2000 ans ? Que de choses sont perdues dans le cours des siècles, faute de signes stables et transmissibles à l’infini ?
 
Le débat avec Cheikh Anta Diop que nous eûmes l’honneur et le privilège de rencontrer autour de son œuvre, comportait cet enjeu capital : il lui est arrivé, maintes fois, d’affirmer que l’Egypte a été l’institutrice du monde antique. Byblos, l’une des plus vieilles villes du monde (fondée 5000 ans av. JC au Liban), fut sous son influence avec le culte d’Osiris et l’importation du papyrus, qu’elle revendait à travers toute la Méditerranée. Le fameux « miracle grec », à l’origine de la philosophie et de la science, trouve en fait ses racines en Egypte : les penseurs grecs sont allés téter à la mamelle égyptienne, avant de rentrer chez eux pour produire une pensée originale qu’on qualifie de « miracle ». Alors, comment expliquer la régression jusqu’à l’analphabétisme des héritiers directs de l’Egypte que nous sommes ? L’écriture égyptienne n’était pas faite pour une diffusion large et profane : hièros-glyphen c’est l’écriture sacrée, dans les mains des prêtres, pour une transmission initiatique. C. A. Diop lui-même soutient, dans Civilisation ou barbarie, que les savoirs les plus précieux été pétrifiés et perdus, du fait de l’institution initiatique.
 
Ce qui s’est passé en Grèce est tout différent : l’apparition d’une entité politique inédite, la « polis » (Cité) et l’écriture alphabétique ont permis de propager le savoir hors du cercle des Mystères. L’Agora devenait le centre de la vie publique d’une société de discussion. Socrate tient, dans L’Apologie, ce propos impensable dans une société basée sur l’initiation : « Je ne suis, quant à moi, le maître de personne ; tous ceux que je rencontre sont des interlocuteurs, jeunes ou vieux, riches ou pauvres ».
 
En Afrique, on évoque souvent l’adage suivant : « les voyages forment la jeunesse », et cet autre qui dit que le sage « est celui qui a beaucoup vu et beaucoup entendu ». Ce que Amadou Hampâté Bâ résume dans sa fameuse formule : « En Afrique lorsqu’un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle » ; et il passa tout le reste de sa vie à empêcher les bibliothèques de brûler en recourant au support écrit. Mais, du coup, il nous donnait une leçon : en lisant les récits de voyage et la sagesse des anciens dans les livres, on pouvait les égaler, voire les dépasser. La vision européenne du monde s’origine dans le De Viris illustribus urbis romae de l’Abbé Lhomond.
L’imprimerie a fait de Johannes Gutenberg, d’après Nietzsche, le grand-père de la Révolution. Dès ses premières réunions, la Constituante de 1789 établit le lien entre égalité, liberté, instruction et citoyenneté. Elle décrète qu’« Il sera créée et organisée une instruction publique commune à tous les citoyens, gratuite à l’égard des pratiques d’enseignement indispensables à tous les hommes ». Ce rapport entre éducation et citoyenneté nous interpelle encore.
 
Dans l’hommage rendu à Alioune Diop à l’occasion du centenaire de sa naissance, intitulé « Et les Nègres eurent la parole », j’insistais sur l’intuition qu’il eut sur la fonction du livre : « Face à cette amie italienne qui lui posa la question “Que faire pour l’Afrique ? ”, il répondit : “ Il existe une culture noire : il suffit de la faire circuler, de porter à l’attention des Italiens les livres écrits par les Africains et sur les Africains ” » En ne donnant pas la réponse qu’on attendait (des usines, des capitaux, etc.), il réitérait l’acte par lequel le peuple juif survécut à  3000 ans de dispersion et de souffrances grâce à un  Livre : La Torah.
 
La création de Présence Africaine, au cœur de la métropole coloniale, est une revendication existentielle, un point de ralliement, un jalon vers le Festival mondial des Arts Nègres, et l’affirmation d’un Cogito nègre pour forcer les portes de l’histoire moderne dont certains s’acharnaient à proclamer la clôture. Elle n’est donc pas exagérée la déclaration de Mongo Béti : « Alioune Diop, mon créateur ». Pas plus que celle du R. P. Mveng : « Un peuple qui produit de tels enfants est un peuple sauvé ! »
 
Il y a une relation très forte entre l’oubli, l’écriture et la mort : il est de la vocation de l’écrit de survivre à son auteur. C’est ce que j’ai tenté de démontrer, dans une thèse intitulée : Critique de la raison orale, en soutenant que l’Oubli n’est que l’autre façon de désigner la mort. L’écrit a existé en Afrique, avec l’alphabet arabe dont les fameux Manuscrits de Tombouctou aux XIIe et XVe siècles dans l’empire songhaï. Plus près de nous, la prodigieuse production littéraire de Cheikh Amadou Bamba Mbacké durant l’exil. A quoi il faut ajouter les écrits de « l’oralité lettrée » d’un Serigne Moussa Kâ ou d’un Cheikh Samba Diarra Mbaye conjuguant dans le « wolofal » les ressources de l’écriture et celles de la voix en performance.
 
Où en sommes-nous, présentement, sur les rapports entre le livre comme vecteur de formation, la jeunesse comme principal sujet à former et l’économie comme indicateur de progrès et de bien-être social ?
 
Le réseau des bibliothèques, parmi les tout meilleurs d’Afrique, s’est bien densifié ces dernières années : 14 régionales, 21 municipales. A quoi il faut ajouter les nombreux Centres de Lecture et d’Animation Culturelle (Clac) soutenus par l’OIF ou l’ISESCO. Le taux de fréquentation par régions, tourne autour de 5824 pour Dakar, suivi de Kaolack avec 2189. Dans les différents domaines, la Bibliothèque universitaire de l’UCAD à Dakar est largement en tête : 43/83, soit 52%. Sa position de leader lui confère un rayonnement et un prestige hors de nos frontières et lui vaut des échanges avec des bibliothèques nationales et internationales. On espère que sa gestion exemplaire sera suivie dans notre politique de décentralisation universitaire. Ces temples du savoir sont dédiés par la Nation et les gouvernants à notre jeunesse, avec en faciliter l’accès, un système d’allocations, dont la « bourse familiale » du Président.  
               
Pour construire une problématique cohérente, il faut dire que c’est sa situation au cœur du PSE, tel que formulé par son Excellence Monsieur le Président de la République, qui installe tactiquement et stratégiquement la jeunesse comme courroie de transmission, point de convergence et agent de corrélation de ces notions : livre, jeunesse et économie. C’est ce que j’appelle « la pyramide magique du PSE » dont l’Homme (en particulier les jeunes) occupe le sommet, les deux autres angles respectivement le Savoir et l’Avoir. C’est le procès par lequel le sujet acquiert un savoir pour produire le bien-être économique et social.
 
En effet, si le livre récapitule l’expérience de notre peuple, mais encore des autres peuples du monde ainsi que les projets les plus avancés de l’humanité, qui est le plus apte à rassembler les enseignements du passé pour nous projeter vers cet horizon si proche de 2035, et encore au-delà ? Surtout les jeunes qui ont la capacité de rêver cette formidable « utopie » qu’est le PSE, non au sens de « l’u-topos » (ce qui n’existe nulle part), mais de « l’eu-topos » (lieu d’un bonheur à réaliser).
Si l’économie n’est pas satisfaction primitive du désir animal, mais consommation culturelle du monde, quel est le segment de la société en mesure de l’évaluer et de la réaliser pour le plus grand bien de tous ?
 
Je crois comprendre que si le Président Macky Sall a mis la jeunesse à chaque alinéa du PSE (explicitement, ou implicitement), c’est que celle-ci est une transition et un sommet, héritière d’un passé, porteuse d’avenir. Et si l’éducation (en français, en arabe, et potentiellement dans toutes les langues) est diffuse dans tout le PSE, l’un de ses buts principaux est de le lui faire comprendre et assumer. Ce dont résulte l’acte citoyen ayant pour nom : auto-implication. C’est en cela que le PSE est un projet éminemment patriotique ayant pour vecteur une pédagogie – au sens où celle-ci a pour étymologie et objet la paidéia, la jeunesse.
 
La population sénégalaise est, dans sa grande majorité, composée de jeunes massivement obsédés par le problème de l’emploi. Et si le chef de l’Etat les met au centre de sa politique de l’emploi, c’est dans la logique du PSE. Des citoyens formés et utiles à l’ensemble de la nation, c’est ce qui l’a amené à créer, à côté des ministères classiques chargés de la formation, un Ministère dont le seul intitulé dit le programme, la vocation et les objectifs spécifiques : la Formation technique et professionnelle, l’Artisanat et surtout l’Apprentissage.
 
 
Pour ne prendre qu’un exemple récent, Le Ministre chargé de ce secteur a assisté, en compagnie de ses collègues de l’Education Nationale et de l’Enseignement Supérieur, lors d’une rencontre à l’Hôtel Le Ndiambour, le 23 mars dernier, à l’annonce de la signature, par Le Projet Amélioration des Performances de Travail et d’Entreprenariat au Sénégal (APTE-Sénégal) et Mastercard, d’un accord pour la formation de 1575 enseignants en vue de l’employabilité de 30000 jeunes. D’un coût de 15 millions de dollars sur cinq ans, il se concentrera sur 200 écoles du Secondaire et 50 écoles de l’Enseignement et de la Formation technique et professionnel à travers le pays. Il fournira aux étudiants des conseils d’orientation professionnelle et des services de transition vers l’emploi, une formation et un tutorat en entreprenariat, des observations d’emploi dans les entreprises, des stages et des placements professionnels.
 
Pour que l’employabilité soit un fait tangible et non un slogan, une rupture est nécessaire avec les approches pédagogiques classiques. Le PSE ne voulant laisser personne « sur le bord de la route », comme l’école traditionnelle, ou simplement parce que l’informel occupe l’essentiel de la population active, certaines activités de formation du Ministère sont assurées par des structures comme l’Office National de Formation Professionnelle. Ses agents, présents sur tout le territoire, sont en contact direct avec les populations, surtout avec sa politique de déconcentration qui a mené à la construction d’antennes régionales à Kaolack, Saint-Louis et Kolda. Ils privilégient l’approche par les compétences, centrée sur la personne de l’apprenant d’une part, et sur la demande de l’employeur (l’Entrepreneur, l’Etat, bref la société), de l’autre. Pour ne prendre que son Rapport d’activité 2016, validé par le Conseil d’Administration en sa réunion du 22 juin 2016, 4331 personnes ont été formées, 4 entreprises accompagnées, et l’ONFP impliqué dans la réhabilitation d’écoles techniques et la construction de centres de formation. D’autres structures similaires ou complémentaires sont légion, avec des résultats tangibles. Ce qui est l’un des objectifs les plus ambitieux (mais parfaitement réalisables) du PSE : que tout Sénégalais valide trouve un emploi, où qu’il se trouve sur le territoire, en partant de ses capacités. Le couple « Formation-Emploi » recoupe les deux axes de la société : vertical (générationnel) et transversal (transgenres). Les supports pédagogiques, mesurés à leur pertinence et à leur efficience, peuvent comporter des ouvrages, comme le Livre du Meunier de l’ONFP.
 
Compte tenu de tout ce qui a été dit plus haut, on peut comprendre que le livre est un support pour la mémoire des peuples et un vecteur précieux de transmission des savoirs et des savoir-faire. L’édition avec un bon marché de lecteurs, est une activité économique qui participe au développement, celui des consciences et celui de l’économie globale. Or, aujourd’hui le livre, sous son format papier est fortement concurrencé par des textes qui ont des supports numériques. Ce qui fait dire, dans des forums organisés en Afrique et un peu partout, qu’il faut tout faire pour ne pas rater cette révolution numérique qui, comme toutes celles qui ont accompagné un bouleversement dans les supports du savoir, aura des conséquences incalculables. Si Gutenberg a détrôné les copistes, il serait irréaliste de se comporter en nihiliste face aux bienfaits de ces innovations en ligne qui étendent le Byblos moderne aux limites de la planète, instantanément et par un simple clavier. Ce qui, pour la première fois, met les pays, surtout ceux qui ambitionnent l’émergence, à égalité de savoir avec les pays du nord. La facilité d’utilisation jointe au ludique et à l’hédonique, créent plus d’attractivité pour l’ordinateur. Il faut donc savoir gré aux Autorités de ce pays de tenter de démocratiser l’accès à ce que Nietzsche nommerait notre « nouvel infini ».
Mais est-ce une raison pour prédire la disparition prochaine du livre- papier ?
 
La transmission durable des valeurs d’une société passe par une contextualisation et une adaptation permanente (et parfois rapide), dont le livre, aidé dans sa diffusion et sa promotion par les médias, est le meilleur vecteur. En outre, les inforoutes sont à double tranchant : si on n’a aucun contrôle sur leurs contenus, elles peuvent véhiculer des antivaleurs rejetées par les sociétés qui les produisent. Au minimum, il faut, si on ne veut pas « jeter le bébé avec l’eau du bain », s’attacher à être créatifs de toutes nos forces. Pour élaborer des contenus consonants avec nos valeurs et notre vouloir-être, nos projets de société, bref nos choix propres. Il faudra bien méditer les exemples du Japon, de la Corée du Sud, de la Chine ou même de l’Inde. En ayant une vision dynamique et équilibrée, beaucoup seraient satisfaits d’intituler l’un des pôles du bas de la Pyramide : « stock de savoirs et savoir-faire », qui n’exclut aucun support. Mais certains privilégieront toujours la nostalgie affectueuse et ineffaçable pour La belle histoire de Leuk le Lièvre, qui enchanta leur jeunesse et dissipe encore leurs stress d’adultes.
 
par Pr Mamoussé DIAGNE 
 Agrégé de Philosophie,
Docteur d’Etat (UCAD)
Officier de l’Ordre National du Lion
 
 
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