Cultiver les valeurs fondatrices de la République, refuser de laisser le Prince régner au lieu de gouverner, dérouler le projet démocratique subordonnant la force au droit. Agir autrement, c’est baliser la voie au despotisme. Les signes sont pourtant nombreux qui montrent une perversion. Dans la première partie de sa contribution publiée dans notre édition datée du mardi 02 mars 2010 sous le titre, « De la Restauration du paradigme républicain », Mamadou Ablaye Ndiaye, philosophe- écrivain questionne le processus qui mène de la démocratisation à la dérive du système. Le philosophe- écrivain montre que si la défense des droits est la fonction exclusive assignée, à l’échelle de la République, au chef de l’Etat, le patrimonialisme avec tous ses effets pervers dans la gestion des affaires publiques freine son cours.
Mamadou Ablaye Ndiaye indique que le ver était dans le fruit avec la Constitution de 2000 délestant la République de sa charge citoyenne. Dans la trajectoire politique de Senghor et d’Abdou Diouf, relève le philosophe - écrivain, Me Abdoulaye Wade crée les conditions de possibilités d’un pouvoir central fort. Il met en évidence le paradigme qui gouverne la République, relève des rapports civils seuls habilités à porter l’universel partagé par les citoyens libres formant une nation. Dans le débat, Mamadou Ablaye Ndiaye convoque Paul Ricœur, pour qui « le Souverain escroque souvent la souveraineté », Hanna Arendt montrant dans « La condition de l’homme moderne », que l’arbitraire a pour pendant la subversion et Abdoulaye Ly. Le chercheur sénégalais et ancien ministre, souligne t-il, a donné à la notion de présidentialisme africain un caractère opératoire dans la science politique. Le philosophe écrivain plaide aujourd’hui « Pour la sauvegarde de l’éthique républicaine »
Le despotisme est dans la perspective de Thomas Hobbes la réalité originaire de l’Etat politique qui prend forme quand la loi du seul fort se substitue à la loi du plus fort. Le Prince s’arroge l’exclusivité du droit, c’est-à-dire de la puissance, à savoir, la richesse, la gloire et la reconnaissance des autres. Cependant, cet état de fait va au-delà de l’absolutisme et s’incruste dans toutes les autres formes constitutionnelles par le biais du pouvoir discrétionnaire qui y opèrent. C’est pourquoi le despotisme est l’ombre portée de la royauté et de la République dont elle menace les assises et parfois ruine le système. Le philosophe Marc Aurèle, roi de Rome, après avoir pris toute la mesure du péril qui menaçait la patrie à cause des turpitudes de son fils indélicat Commode, fit une introspection pleine de sagesse. La mort dans l’âme, il dit à son fils, mes insuffisances sont tes fautes. L’issue fatidique de ce drame est connue de tous les historiens. Pour échapper à la disgrâce, Commode perpétra le parricide et s’empara du pouvoir grâce à la corruption des Sénateurs de Rome, dont il supprima le pouvoir après son forfait pour restaurer la monarchie de plein exercice.
En effet, la génération spontanée, aussi bien dans l’ordre de la nature que dans la sphère sociale vit le temps d’un instant, pour parodier Karl Marx, elle vieillit avant de pouvoir s’ossifier. La Génération du concret propulsée sur la scène politique de façon spontanée par la grâce du pouvoir qui lui donne des pouvoirs exorbitants, végète faute d’ancrage politique et culturel. Son avènement n’est pas inscrit dans la logique de l’histoire réelle, il est plutôt une excroissance du pouvoir du père de son leader. La Génération du concret est un courant politique d’autant plus factice qu’elle n’a pas en elle même sa propre cause (causa sui).
La déroute électorale de la Génération du concret au cours des locales du 22 mars 2009 atteste de son manque d’épaisseur politique. Cela apparaît avec plus de visibilité si on fait entrer en ligne de compte les moyens financiers exorbitants qui ont été utilisés pour battre campagne sur toute l’entendue du territoire national. Même la symbolique de « l’avion de campagne » pour se déplacer d’une contrée à une autre n’a pas eu l’impact communicationnel escompté sur le petit peuple terrassé par la misère sociale.
Ces erreurs graves du néophyte qui se prend pour Atlas porteur de monde, sont essentiellement la conséquence du laxisme du père protecteur. Le journaliste écrivain met en évidence cette corrélation dans les termes suivants : « Les conflits larvés ou parfois ouverts avec le ministre de l’Economie et des finances et avec celui des Affaires étrangères, ont amené le Chef de l’Etat à lui réserver un décret d’affection de compétences et de champs d’intervention totalement en porte-à-faux avec la lettre et l’esprit de la Constitution sénégalaise.
Ce décret est surtout en contradiction avec ce texte majeur qui prévoit l’unicité de caisse dans la gestion des derniers de l’Etat. Ce principe fait du ministre de l’Economie et des finances le seul chef de département ministériel cumulant les fonctions de comptable public, d’administrateur de crédits et d’ordonnateur de dépenses et l’unique interlocuteur au Sénégal des Etats du monde entier en matière de finance, même le Chef de l’Etat ne dispose pas de telles compétences ou du moins la loi l’a amené à les déléguer à son ministre des finances » (Abdou Latif Coulibaly contes et mécomptes de l’Anoci. P 47).
Dans ce bourbier patrimonial, la rationalité n’est pas au bout de ses peines, elle ne voit pas encore le bout du tunnel, elle patine dans la sphère du labyrinthe. Or selon Ignacio Ramonet dans la société gouvernée par la rationalité quand celle-ci patine, l’on noue avec l’insolite. Celui-ci surgit en pleine procédure économico financière et nous installe dans le chaos inextricable. Abdou Latif Coulibaly a le mérite de faire ressortir l’enjeu politique de ce désordre économique qui résulte de l’exclusivité de privilège que le chef de l’Etat accorde à son fils dans le cadre de l’exercice de ses fonctions : « C’est surtout Abdoulaye Diop qui s’est montré très ferme à l’égard du fils du chef de l’Etat. Le ministre a opposé un refus catégorique de signer le contrat accordé par entente directe à la Société saoudienne Bin Laden pour rénover le Méridien. Et c’est finalement le ministre de la Construction et de l’urbanisme de l’époque, Oumar Sarr qui a signé le contrat qui a permis à l’entreprise désignée d’exécuter le marché. Ce marché portait sur 14,210 milliards de FCFA ». (Contes et mécomptes P. 135).
Ces investigations faites par Abdou Latif Coulibaly éclairent notre lanterne sur l’amplitude des ravages du présidentialisme africain que le Sénégal partage avec maints pays africains.Ces carences se manifestent au grand jour avec les frasques gabégiques de Awa Ndiaye, ministre de la famille, de la solidarité nationale, de l’entreprenariat féminin et de la micro finance. Selon le rapport de l’Autorité de Régulation des Marchés Publics, celle-ci aurait acheté des tapis de prière à 15 850 francs la pièce, une cuisinière grand modèle à 2 115 000 francs, des cuillères à soupe à 37 500 francs la pièce, des couteaux grand modèle à 42 000 francs la pièce, des carafes grand modèle à 47 100 Francs la pièce. ( le Quotidien 29 janvier 2010).
Ce désastre politique s’exacerbe quand la coupable de cette prédation est élevée à la dignité de ministre d’Etat auprès du président de la République.Ce mode de gestion de l’Etat ruine l’économie par son irrationalité congénitale et décrédibilise les mœurs politiques qui sont complètement désertées par l’éthique sans laquelle le commun vouloir de vivre ensemble reste un fantasme. Le principe de l’équité est mis entre parenthèse pour développer le despotisme dans la gestion des affaires publiques, dans le cadre de laquelle les critères du mérite et de la compétence avérée sont frappés de vacuité.
Ce péril prend plus de relief avec la nomination du fils et de la fille du président de la République à des postes de conseillers dans l’espace présidentiel. Cette démarche, selon l’argumentaire des tenants du patrimonialisme, se fonde sur l’expertise avérée ou supposée (c’est selon) des enfants du chef de l’Etat. Ces derniers, apportent ainsi leur concours à la politique de redressement économique et social du pays initiée par le pouvoir issu de l’alternance. Me Abdoulaye Wade, lui-même, donne la justification suivante : « Karim est banquier. Il exerçait sa profession à la City de Londres. Sindjely est auditrice et travaillait à Genève. Tous deux gagnaient très confortablement leur vie. Lorsque j’ai lancé un appel aux cadres sénégalais de l’étranger afin qu’ils viennent me rejoindre, mes enfants ont estimé, sans que je ne leur demande, qu’ils se devaient de montrer l’exemple. Aurais-je du me priver de leurs compétences pour délit de parenté ? Je ne le crois pas. » (Jeune Afrique l’intelligence du 01/09/2003).
La question qui taraude l’esprit est celle de savoir pourquoi les Sénégalais de la diaspora comme Marie Eva Colle Seck, Makhtar Diop, Cheikh Tidiane Gadio ont été limogés alors que les enfants du président de la République poursuivent leur séjour dans le pouvoir issu de l’alternance sans être plus outillés que ces derniers En effet, cette thèse est recevable dans le cadre de la rationalité technique à l’œuvre dans les mécanismes de fonctionnement de l’appareil d’Etat. Il s’agit de recourir à la technicité des citoyens au nombre desquels figurent les enfants du Président. Ce dernier explicite on ne peut plus clairement cette dimension : « Mon fils est un financier de formation et de profession, moi non. Lorsque des hommes d’affaires, des investisseurs, des banquiers viennent me voir pour me proposer des contrats ou des financements, il m’arrive souvent de transmettre leurs propositions à Karim afin qu’il les évalue et me donne son avis. La décision ensuite me revient. » (Jeune Afrique op.cit.).
Cette même rationalité technique se déploie dans les fonctions qu’exerce Sindjely Wade à la présidence de la République. Cette dernière, fait observer Me Abdoulaye Wade, « est conseillère technique à la présidence de la République en charge de l’organisation, tâche dont elle s’acquitte en tandem avec un ancien membre du Comité du forum de Davos, Hassan Bâ. Il s’occupent des conférences, de l’agenda général de la Présidence et surtout de communication interne au sein de cette maison qui en a bien besoin ». (Jeune Afrique op.cit).Dans cette même perspective, la fille est la doublure du père : « elle a accompagné les Lions dont elle est devenue la mascotte lors de leur brillante campagne d’Asie. Elle a, à ma demande, avancé l’argent nécessaire pour combler certains besoins de l’équipe. A cette occasion, elle a pu s’apercevoir des dysfonctionnements financiers à l’origine des problèmes ».
Où a-t-elle trouvé l’argent avancé ? Ses économies ou son salaire de conseillère ? N’y a-t-il pas d’autres financiers ou banques dans le pays qui auraient pu jouer le même rôle ? Pourquoi n’avoir choisi de rentrer qu’une fois le père au pouvoir ? Ainsi, l’ambition du président de la République est de mettre à profit l’expertise dont ses enfants sont porteurs pour mieux asseoir son pouvoir, sa gouvernance. Sous ce rapport, la cooptation ne pose pas de problème majeur, elle intègre l’exigence de la bonne gouvernance. De toute évidence, la rationalité technique a une valeur relative d’autant plus qu’elle peut-être parasitée par le patrimonialisme.
L’esprit prébendier, qui sommeille en tout homme tenant de pouvoir, peut surgir à tout moment et faire table rase de toute expertise. Cette perversion, qui est latente, peut être en acte si les intéressés opèrent dans des réseaux parallèles aux instances du pouvoir dont ils actionnent les leviers. Dés lors, il faut avoir le sens de la réserve et de la circonspection à l’égard de l’expertise quand son dépositaire est doublé du politique.A ce sujet, le Président Abdoulaye Wade semble saisir la difficulté quand il donne l’assurance suivante : « Mon fils a quitté sa banque. Il n’est actionnaire nulle part et ne fait aucune affaire avec qui que ce soit ». Mais Cette certitude est soumise à rude épreuve par les investigations faites sur ce terrain par Abdou Latif Coulibaly. Ce dernier considère que « Karim Wade est doublé de l’homme d’affaires au moment où il exerce des fonctions dans l’espace du Palais. Ainsi, s’est-il immiscé dans des projets financiers avec un esprit d’accaparement ».
En réalité les enfants d’un chef d’Etat peuvent abuser ce dernier d’autant plus qu’ils n’ont pas le même cursus politique que lui. Le journaliste écrivain porte la contradiction au chef de Etat sur la question de la rationalité de la République dans les termes suivants : « le président a affirmé que son fils était sorti du monde des affaires. Mais est-ce que son fils était sorti au moment où j’écrivais mon livre ? Je ne peux pas répondre à cette question. Mais je persiste : son fils a eu deux casquettes et son fils même le sait » (« Le Quotidien » du 06/2004). Effectivement, le doute, qui s’installe ici, est de nature à ruiner la transparence que requiert l’exercice du pouvoir républicain, lequel ne s’épuise pas dans sa rationalité technocratique.
Par Mamadou Ablaye NDIAYE- Philosophe-Ecrivain
(A suivre)