Un compagnonnage fécond avec la Diaspora - La longue marche des Modou-Modou
Publié le 18/04/2011 | 09H09 GMT par Dame BABOU
 
Il m’est difficile d’oublier ce soir de 1993, lors d’une rencontre au Sheraton Manhattan où il était descendu, quand Babacar Touré, le président groupe Sud Communication me demandait  d’entamer une série d’articles sur les Sénégalais des Etats Unis.
 
Sud Hebdo, qui était devenu une référence dans la presse privée naissante  en l’Afrique de l’ouest venait juste de se muer en Sud au Quotidien à la faveur de l’effervescence du contexte des élections de 1993. La communauté sénégalaise commençait à peine de s’établir et les hôtels de résidence où vivaient nos compatriotes à New York s’appelaient Hotel 50, Hotel 110, Senthon Hotel.

Cependant, en dehors de ces résidences à forte concentration sénégalaise, se formaient petit à petit, des regroupements par affinité régionale. Les Saloum Saloum vivaient dans le Bronx, quartier populaire au Nord de la ville de New York. Les Hal Pulaar’en se retrouvaient au Sud à Brooklyn, les Baol Baol et les ressortissants du Cayor s’installaient à Harlem. Ce dernier groupe a fini par être le « fondateur » de ce qui est devenu aujourd’hui Little Sénégal,  dans ce quartier mythique des Noirs des Etats Unis d’Amérique.

Une nouvelle force économique et d’influence

La première série de reportages parue dans Sud Quotidien sur cette nouvelle Diaspora révélait un début déjà prometteur d’insertion et un impact significatif dans la vie des familles restées au pays et sur la vie nationale sénégalaise elle-même.

Il y a eu d’abord l’article Pack Lambaye sur Broadway. Une observation fine décelait déjà que les habitudes et comportements acquis dans les grandes villes du Sénégal par cette immigration d’origne rurale s’adaptaient au contexte nord américain. Des chauffeurs de taxi, appelés Gypsies aidaient leurs compatriotes venus de Sandaga, à transporter leurs marchandises vers l’aéroport, car ces commerçants ne pouvaient trouver d’autres moyens de transport dans la ville. La quantité achetée n’était pas suffisamment importante pour être convoyée par containers et elle ne valait non plus, le dépalcement d’un camionneur.

Un petit groupe de Baol Baol et de Saloum Saloum créa une compagnie de transport Gorée International. Les initiateurs de cette société accompagnaient les commerçants sénégalais et officiaient en qualité d’interprètes entre ces derniers et les Coréens, les Indiens et Pakistanais sur Broadway.

Puis les chauffeurs ont fini par se transformer en intermédiaires. Le rôle d’intermédiaire consistait à passer et à faire parvenir des commandes pour le correspondant-commerçant resté à Dakar, qui ne comptait plus dans ses dépenses, les frais de voyage. Gorée International devient une société de négoce et crée l’émulation. A sa suite, sont créées des compagnies telles que Touba Trading, Wa Keur Khadim, Touba Airlines and Cargo,  Sall Family INC, Lamp Fall Corporation, entre autres.

Cette activité d’intermédiation a révélé à ses acteurs, une absence d’instruments financiers rapides de transfert d’argent. Une nouvelle activité voit le jour, bien adaptée à la culture de ce milieu: le métier de change et d’envoi d’argent.

Cette vocation nouvelle est décrite dans une édition de  Sud Quotidien sous le titre : « Le pognon des Modou Modou ». Pour ce nouveau genre de cambistes, il s’agissait de faire face aux contraintes imposées par la législation douanière en matière de transfert de devises. La façon d’opérer est simple. L’émigré installé à New York remet son argent à la compagnie de transfert qui, au lieu de l’envoyer dans une banque installée au Sénégal, l’utilise pour acheter la commande du client de Sandaga. Il revient alors à ce dernier de remettre l’équivalant à la famille de l’émigré ou de le déposer dans un compte bancaire au Sénégal.

Mais cette activité “bancaire” avait tellement posé des problèmes aux autorités sénégalaises, que celles-ci ont dû créer une loi exigeant une autorisation préalable d’importation. Quant à la Banque de l’Habitat du Sénégal venue s’installer à New York en 1993, elle a eu d’énormes difficultés pour capter une partie significative des fonds envoyés par les émigrants à cause de ce système informel certes, mais bien adapté.

La 25ème rue à la 34ème du secteur de l’avenue Broadway, appelé Gift district à cause de la présence massive de traders Sud Coréens, est devenue une véritable place de busines africain. Mais ce Pack Lambaye a fini par mourir à cause de la concurrence que constitue de nos jours la destination Chine.

Au milieu des années 90, le poids des activités des femmes prend de l’importance dans le milieu de l’immigration sénégalaise. Contrairement à la situation actuelle, les tresses et la restauration n’étaient pas encore devenues des secteurs d’activités économiques  importantes. Les femmes s’adonnaient plutôt au petit commerce d’objets d’art, et d’habits importés du Sénégal.

Cette incursion féminine a donné l’occasion à Sud Quotidien de publier deux articles sur ces femmes. Les Summer Festivals des Louma en Amérique et les Fatou de Harlem. Le premier expliquait qu’une importante communauté noire américaine, au pouvoir d’achat appréciable et se réclamant du continent africain, constituait un marché important pour ces Fatou. Cet environnement favorable faisait d’elles, un nouveau phénomène dans la société américaine et sénégalaise. Elles ont exporté en Amérique, ces marchés hebdomadaires, comme cela se fait au Sénégal. Par petits groupes elles se déplaçaient de la Côte Est jusqu’au cœur des Etats-Unis, en s’arrêtant dans l’Arkansas, dans le Tennessee et dans les deux Virginie, peuplés de grandes communautés de Noirs, friands d’art et de costumes africains.

Sud Quotidien a couvert des drames qui ont marqué la communauté sénégalaise de New York, dans les années 90. A cette époque là, il était pratiquement impossible de trouver un chauffeur de taxi qui acceptait de vous conduire dans le ghetto de Harlem, considéré et présenté par la presse locale, comme un haut lieu de criminalité. « Comment les Modou-Modou » ont décloisonné Harlem et le Bronx », est le titre d’un article paru dans Sud Quotidien racontant comment les émigrés africains, les  Sénégalais en particulier avaient été les premiers pourvoyeurs de service de taxi. Mais un grand nombre d’entre eux y ont laissé leur vie, victimes de balles de petits gangsters de la pègre qui écumaient ces quartiers. En l’espace de 10 ans, une cinquantaine de chauffeurs de taxi africains sont tués dans l’exercice de métier.

Un autre drame, social celui là  a été également raconté. Celui de pères et mères de familles vivant en Amérique parfois jusqu’à 20 ans sans pouvoir voir leurs parents restés au pays. Ces émigrés ne pouvaient pas voyager en dehors de l’Amérique sans risquer ne plus y mettre les pieds car n’ayant pas les papiers nécessaires. Sud Quotidien en parlait dans un article Les Modou Modou otages de la « Green Card ». C’était en octobre 1994.

Comme c’est un des rôles qu’a joue le Groupe Sud Communication 25 ans, cette série d’articles (la liste est loin d’être exhaustive) a fortement contribué à rendre visible la place et le poids des Sénégalais d’Amérique.

Sud FM Bien accueillie par la Diaspora

La visibilité de Sud Quotidien a été le  « visa »  pour Sud Fm, qui dès son lancement a inclus dans son programme une émission entièrement consacrée à l’immigration sénégalaise. Encore une fois, Sud Communication a été le pionnier dans ce genre de programme. 

Kàdduk Modou Modou (KMM) que j’ai eu le privilège d’animer pendant plusieurs années était une émission très largement suivie au Sénégal et à l’étranger, par le biais d’Internet. Elle rendait quotidiennement compte de la vie d’hommes et de femmes loin de leur patrie mais particulièrement attachés à tout ce s’y passe. Elle était aussi un lien très fort entre ces voyageurs et les membres de leurs familles qui suivaient attentivement leurs activités quotidiennes. KMM était devenue  aussi, une plateforme prisée par la communauté des affaires des Sénégalais et d’autres annonceurs d’Amérique qui voulaient cibler une potentielle clientèle vivant au Sénégal.

Considéré comme un pôle de débats de société et créateur d’idées, Sud Communication a joué un rôle dans l’émergence d’une société civile.

Dans ses activités autres que celle de gérer Sud, Babacar Touré était membre d’un petit groupe d’experts sollicités par Melvin Foote, directeur de Constituency For Africa, qui s’était donné pour mission de faire la promotion de l’Afrique, en interpellant des Congressmen, des membres de l’administration (Clinton à l’époque), des hommes d’affaires et des financiers qui pourraient être intéressés par le marché africain, dont les acteurs tentaient de pénétrer le marché américain.  L’administration américaine se préparait à lancer la loi Mc Dermot, devenue plus tard l’Agoa. C’était en septembre 1995. C’est dans ce cadre que Babacar Touré a rencontré des membres de la société civile américaine. Le point culminant de ces rencontres a été le Sommet ministériel Afrique-Amérique organisé par le Département d’Etat, dirigé à l’époque par Madeleine Albright.

Ce sont 83 ministres africains qui sont conviés par la Maison Blanche occupée par Bill Clinton afin de discuter des relations stratégiques entre les Etats-Unis et le continent africain,  qui suscitait de plus en plus l’intérêt des Etats-Unis. Cette rencontre a duré deux jours. Ouverte par Bill Clinton, elle  a été co-présidée par Madeleine Albright, le Premier Ministre du Botswana et Babacar Touré, qui devait en plus animer les briefings à la fin de chaque journée, en compagnie de Johnny Carson, actuel Sous-secrétaire d’Etat chargé des Affaires africaines. Le gouvernement du Sénégal était représenté par El Moustapha Diagne ministre de l’Economie et des Finances, Magued Diouf, ministre de la Modernisation de l’Etat, et Khalifa Ababacar Sall,  ministre du Commerce et actuel maire de Dakar.

Plus tard, la Banque mondiale a choisi Babacar Touré pour être membre d’un think thank de conseillers spéciaux pour l’Afrique, autour du Vice-président de la Banque, chargé de l’Afrique, Edward Jaycox. Avant lui, le Council of African Advisers avait accueilli deux illustres compatriotes : la sociologue Marie Angélique Savané et l’actuel directeur de la FAO : Jacques Diouf

Sud et l’Amérique officielle

1994.  En février, des événements politiques d’une gravité extrême se produisent  à Dakar. Des policiers sont morts lors d’un meeting de l’opposition dirigée alors par Abdoulaye Wade. Quelques jours plus tard, Abdoulaye Wade, Landing Savané, le président et des membres du mouvement religieux Moustarchidine Wal Moustarchidates ainsi  que d’autres opposants sont arrêtés et emprisonnés à Reubeuss.

Les Etats-Unis, se préparaient à recevoir Abdou Diouf. Mais l’emprisonnement de Abdoulaye Wade et de ses compagnons, embarrassait l’administration américaine, même si l’image du Sénégal fût très bonne, dans l’opinion publique américaine, suite à sa participation lors de la première guerre du Golfe et la perte de 90 soldats sénégalais (Jambar) .  C’est ainsi que Sud Quotidien  sollicite la Maison Blanche, pour qu’elle s’explique sur cette contradiction.

Ce fait n’a pas eu l’heur de plaire aux diplomates sénégalais et les reportages des manifestations organisées pour réclamer la libération de Wade et de ses compagnons encore moins. Une fois la visite de Diouf confirmée, et dès l’arrivée du président du Sénégal aux Etats-Unis, ces mêmes diplomates ont tenté par tous les moyens, d’empêcher le correspondant de Sud d’accompagner Diouf dans le Bureau Ovale où l’attendait Georges W. Bush.  Il a fallu l’intervention appuyée du ministre feu Babacar Néné Mbaye et de l’ambassadeur Bruno Diatta, Chef du Protocole pour convaincre Diouf que Sud ne faisait que son travail. 

Une invitation adressée à Sud à visiter la Maison Blanche, lorsque George W. Bush a décidé de faire un périple africain qui devait le conduire au Sénégal, en Afrique du Sud, au Botswana, en Ouganda et au Nigéria. Cette invitation a eu lieu suite à une enquête menée par les services de renseignements américains, et qui concluaient que Sud, ainsi que 3 autres journaux africains établis aux Etats-Unis, représentaient une plateforme médiatique  digne de confiance.  Le 3 juillet 2003 le chef de la Maison Blanche, reçoit dans le Roosevelt Room, en compagnie de Condoleeza Rice et son adjoint Jendazi E. Frazier, quatre journalistes africains de ces organes, dont, moi-même.

Au cours de l’audience, j’ai interpellé Georges W. Bush, sur la possibilité pour son administration  d’accorder une amnistie spéciale aux illégaux sénégalais.  Ce bout de phrase n’était pas tombé dans l’oreille d’un sourd et a été répété à Gorée.

La  base du raisonnement qui m’avait amené à poser cette question au président des Etats-Unis était simple : si l’Amérique accorde une amnistie aux ressortissants de pays en guerre ou frappés de catastrophes naturelles, n’était-ce pas le moment de le faire pour les pays qui méritaient une prime pour leur démocratie ? Il y avait une deuxième raison qui est dans le fait que le flux financier, envoyé par ces immigrés-là au Sénégal dépasse l’aide économique qui lui est apporté. Dans sa réponse, Georges W. Bush admit que même si aucun pays n’encourageait l’immigration illégale, il lui paraissait utile d’étudier un tel moyen de récompense aux gouvernements qui s’engageaient dans la voie du progrès économique et démocratique. Bush ajoutait que son gouvernement était disposé à étudier une telle demande si elle était formulée. Le Sénégal était bien vu et dans les bonnes grâces des Etats-Unis.  En recevant Georges W. Bush à  Gorée, lors de la visite de ce dernier au Sénégal, le plus grand vœu que Abdoulaye Wade avait émis était celui-ci :  « régularisez mes illégaux dans votre pays »

Souvenirs, souvenirs… 

Deux souvenirs me marqueront à jamais.. Le 11 septembre 2001, des avions détournés par des membres d’Al Qaïda s’encastrent dans les tours jumelles du World World Trade Center. Des milliers de personnes sont tuées, l’Amérique surprise et traumatisée, vit dans l’angoisse et est sur pied de guerre. 

Informée par une amie travaillant à RFI,  toute l’équipe se mobilise et s’organise. Sud Fm, lors de ce terrible évènement a tenu en haleine les auditeurs du Sénégal, en les informant à la minute près. Un jour me promenant sur la 116ème à Harlem, une dame, en entendant mon nom, m’interpella et me dit que j’ai été d’un grand réconfort pour elle et pour beaucoup de monde au Sénégal, quand j’ai expliqué que les difficultés de communication étaient dues à la destruction des antennes des compagnie de téléphonie, installées sur les Twin Towers, et qu’il ne fallait pas s’inquiéter.  La couverture de  cet évènement du 11 septembre a amené une radio internationale à avouer qu’une radio locale Sud Fm en l’occurrence, venait de la battre dans le traitement de l’information d’un évènement de cette nature-là. 

Une année avant la création de Sud Fm, j’avais crée et j’animais une émission à la Radio African Time. C’est fort de cette expérience que le siège, à Dakar, m’invita à venir pour le lancement de la première radio privée du Sénégal.
Ce lancement coïncidait avec l’ouverture de la session de la Cour d’Assises de cette année là. Dans les rôles, le procès des assassins de Me Sèye et celui appelé des Moustarchidines.

Les Sénégalais découvrent alors, l’esprit d’une radio indépendante. Du Palais de Justice, Jacqueline Fatima Bocoum présente « Sud Midi », Abdoulaye Sackou Faye et Michel Diouf, se relaient pour informer l’auditoire en français des moindres détails du déroulement du procès. Moustapha Diakhaté et moi-même, partagions le micro, pour donner les mêmes informations en wolof. Les auditeurs croyaient que nous avions déplacé un studio au palais de justice. Il n’en était rien. Vieux Aidara, virtuose de bricolage, avait été notre « ingénieur ». Il avait à sa disposition une ligne téléphonique spéciale et l’antenne d’une auto-radio, achetée au Marché du Port. En fait, ce qui avaient frappé l’opinion sénégalaise était non seulement la liberté de ton, mais surtout l’utilisation du wolof, pour parler d’une chose aussi « sérieuse », habituée qu’elle était de n’’écouter des informations de première main qu’en français.

Sud FM qui a balisé la voie du développement de l’utilisation crédible des langues nationales à l’antenne prenait ce sujet très au sérieux. Je n’oublierais pas de si tôt le jour où une bande audio promotionnelle qui faisait le « casting » des voix des journaux parlés en français, en omettant celles qui présentaient les journaux en wolof. Babacar Touré entra dans une colère noire. Il s’introduit alors dans le studio pour demander l’arrêt immédiat de la diffusion de la bande-annonce.

A la lecture du verdict du procès Sèye, des voix se sont élevées pour nous reprocher d’avoir influencé les délibérations des jurés « civils », qui conscients de la responsabilité qui était la leur, se sont faits avocats en plaidant qu’à aucun moment,  il ne s’était agi pour eux, de faire tuer des exécutants, en sachant que les commanditaires étaient libres.
Happy 25th anniversary Sud ! 

Cette autre aventure de « Sud et les Etats-Unis », montre, que le noyau des fondateurs, ainsi que ceux qui les ont rejoints dans cette initiative, n’avaient pas pour seul objectif de créer un journal. Des premiers numéros de Sud Magazine à ceux d’aujourd’hui, en passant par Sud Fm, le Groupe Sud n’a pas failli à son projet d’être une plateforme de débats et d’opinions. Dans 25 ans, une autre génération de porteurs de ce flambeau Sud dira également comment, elle a accompli sa part de mission. Joyeux 25ème anniversaire.


 
 
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