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Une stagiaire parmi les fous
Seynabou MBODJI | 22/04/2011 | 07H16 GMT
 
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Sud et moi, c’est une histoire.  L’histoire d’une étudiante en première année au Centre d’Etudes des Sciences et Techniques de l’Information, (CESTI), qui avait voulu déjà à l‘école, intégrer le cercle des grands, en signant de son propre nom,  à côté de plumes connues et reconnues.
 
Sud et moi, c’est l’histoire d’une étudiante qui a vu pour la première fois,  son nom gravé en lettres d’imprimerie dans un journal, Sud Hebdo à l’époque, devenu plus tard, Sud Quotidien.

Nous sommes en 1990. Admise au concours du  CESTI, j’eus parmi mes professeurs, un  journaliste nommé Abdoulaye Ndiaga  Sylla qui signait dans Sud Hebdo. C’était pour nous étudiants apprentis dans les années 1988-1989,  une référence. Ces années là avaient été déclarées année blanche et avait vu les évènements dramatiques entre le Sénégal et la Mauritanie. 

Elève, je lisais Sud Hebdo que j’empruntais à mon beau-frère,. Etudiante au CESTI, je voulus écrire dans ce journal. Je m’en ouvre  alors à mon professeur Abdoulaye Ndiaga Sylla et lui fit part de ma volonté de faire un stage pendant les vacances scolaires. Sa réponse affirmative me rendit euphorique.

Sud  se trouvait à la rue Mohamed 5. Je pris le bus pour me rendre à la rédaction un mardi à 8 heures. Novice je l’étais, et j’ignorais qu’une rédaction, un hebdomadaire de surcroit n’avait pas ces horaires classiques de fonctionnaire ou de sociétés privées. Les impératifs de bouclage amenaient  les journalistes à rester tard dans les rédactions et les forçaient  à une grasse matinée. J’attendis l’arrivée de ceux qui devaient être mes confrères quelques années plus tard. Je connaissais leurs noms, mais j’étais incapable de mettre un visage sur ces noms. 

Dès l’arrivée d’une bonne partie de la rédaction, on me présenta à l’équipe comme une étudiante en journalisme qui ambitionnait de faire un stage à Sud. Le même jour,  on me permit de participer à la réunion de rédaction. Une réunion que j’avais trouvée « assez bizarre », car, je ne pouvais comprendre qu’on critique presque toute la publication. Puis,  quand j’entendis Babacar Touré tonner :  « C’est un numéro nul », j’ai eu peur.  Si eux-mêmes se traitent de nuls, comment allais-je être traitée ?  Mon questionnement intérieur avait bien un sens.

Après les critiques, on passa à ce qu’on appelle dans le jargon des journalistes, la présentation du menu de la prochaine édition.  C'est-à-dire ce qui est prévu. On cite les sujets, on distribue les rôles.

Dans ce menu, il y avait un sujet sur la privatisation des bornes fontaines. Une décision qui avait  été prise par l’Etat et qui fit naitre  un mouvement de contestation. Les jeunes  jeunes de la banlieue de  Guédiawaye s’y s’opposaient et étaient les têtes de file de la contestation.

Qui va le faire  ce reportage ? Je me porte volontaire pour aller à leur rencontre et  pour chercher à en savoir plus. Je devais ainsi signer mon premier papier dans un journal.  « Bien »,  me lancèrent Saphy Ly et Abdou Latif Coulibaly.

Avant d’aller en reportage, je jetais un coup d’œil dans  mes cours  de presse écrite pour revoir les techniques de reportage. Ce premier papier, je le considérais comme un exercice pratique à présenter à un maitre. Je me lance alors le défi de réussir cet exercice.

Je pris le P12 qui devait me conduire  à Guédiawaye -Hamo, non loin du terminus pour un entretien avec les responsables de ce mouvement de protestation.  Je savais juste que c’était derrière le terminus des bus de la défunte  Sotrac.

Le téléphone portable n’existait pas, il fallait donc se débrouiller pour trouver l’adresse exacte, ce que je fis sans difficulté majeure.

Sur un terrain vague,  je fus accueillie par un groupe de jeunes, qui apparemment, étaient déçus de voir Sud  leur envoyer une stagiaire pour une question aussi importante que la privatisation des bornes fontaines.

Mon entretien avec ce groupe fut long. Ma curiosité «de  journaliste » m’a poussée à fond, à poser toutes les questions possibles et imaginables. En prenant congé d’eux, ils me demandent la date de parution de l’article. Ce que j’ignorais totalement et qui plus est, je n’étais même pas sûre de sa publication dans le prochain numéro. 

De retour à la rédaction, je rends compte à  Saphy Ly et Latif Coulibaly  qui m’orientèrent sur une piste d’enquête. Il fallait rencontrer les autres parties prenantes de cette affaire, la Société nationale des Eaux,  les associations de consommateurs et même un sociologue pour une analyse sociologique de ce genre de mouvement d’humeur. Aujourd’hui, ces jeunes auraient arboré des brassards rouges. J’ai alors rencontré toutes les parties  avec un grand enthousiasme. Puis, il fallait mettre en ordre toutes mes notes que j’avais prises de manière éparse. 

 Je ne sais pas combien de  fois j’ai recommencé et combien de brouillons ont été jetés. Je voulais un dossier à la hauteur du journal dans lequel il devait être publié. Je ne voulais pas rendre les manuscrits pour la saisie  sans les avoir relus à maintes reprises. Mes encadreurs comprirent que je  ne finissais pas de fignoler et me demandèrent de donner les articles à la saisie.

Du bureau où j’étais restée à relire mon papier, j’entendis Latif Coulibaly dire, « elle a fait un véritable reportage,  les papiers sont vivants ». Sud Hebdo publia ce dossier sur la privatisation des bornes fontaines à la Une avec un renvoi à la page 3. Cette confiance de l’équipe de Sud m’encouragea. J’attendis avec impatience la prochaine réunion de rédaction et guettais les critiques. Elles étaient positives. C’est mon premier Sud à moi.

Mon sud à moi, c’est aussi cette décision que j’avais prise d’enquêter sur les malades mentaux de Dakar. J’eus le feu vert de la rédaction.  Parmi les personnes ressources que j’avais listé dans mon bloc notes, figuraient les malades mentaux eux-mêmes. Oui, je voulais une discussion « saine » avec  ceux qui sont communément appelé « fous »

Il fallait prendre des rendez vous avec les personnes ressources, médecins traitants, psychiatres,  responsables des structures. Je compris très vite qu’on me demandait d’avoir une autorisation pour accéder aux malades mentaux. Moi, je ne voulais pas d’autorisation qui me retarderait.  Je voulais voir mon nom gravé un fois encore dans le prochain Sud hebdo.  Je décidais de me passer d’autorisation et de braver les interdits pour atteindre mon objectif. « Interviewer les malades mentaux, entrer dans leur univers pour mieux les comprendre »

18 heures. C’était l’heure idéale pour que l’hôpital se vide de ses administratifs et laisse la place aux visiteurs. J’enfile une casquette de visiteuse de malade  à la clinique psychiatrique de Fann. Par chance, je tombe sur un malade mental plus ou moins éclairé, qui apparemment avaient des troubles du comportement épisodiques. « Ah bon s’exclama t’il, vous enquêtez sur les « fous », ok, moi j’ai un parent au CESTI. Mais, il m’arrive d’avoir quelques problèmes mentaux avec  des maux de tête, je peux te conduire. Je suivis mon guide qui m’introduisit dans une grande salle et me présenta aux accompagnants de malades devant les patients.
Mon Sud à moi, ce sont ces propos de malades mentaux que j’ai  rapportés textuellement dans le journal, comme ceux  de ce patient qui a  vécu les événements douloureux de Sénégal-Mauritanie de 1989 et qui  me raconta son histoire parfois de façon cohérente, parfois de façon décousue avant de me dire à la fin de la discussion. « Vous connaissez le prophète  Issa, c’est moi-même, ma mère s’appelle Djeumb, cela veut dire que je suis un arbre, on m’a planté, djeumbeutt  et je suis devenu arbre. Maintenant il fait tard, rentre. » Je ne me le fis pas dire deux fois.

Je sors alors de la clinique  pour arpenter le couloir et sortir de l’hôpital. C’’était sans compter avec un imprévu. En effet, un malade qui se promenait dans la cour de Fann sur qui je suis tombée nez à nez,  comme interloqué en me voyant, me lança d’un ton  menaçant. « C’est toi qui m’avais jeté une pierre sur la tête à Colobane. Je t’avais dit que je t’aurais ». Je lui jette  alors un billet de 500 francs avant prendre mes jambes à mon cou. 

Cependant,  mon véritable Sud à moi, c’est la couverture de la campagne électorale pour la présidentielle de 1993.

Les joutes  électorales approchaient. Les états-majors politiques étaient en effervescence. Chaque rédaction cherchait à élaborer une stratégie originale de couverture de cette campagne. Sud, choisit de prendre en renfort, des étudiants du CESTI.

J’eus la chance avec  mon ami et confrère Ismaila Dieng, (actuellement  fonctionnaire international au FMI), d’être désignée pour la couverture de cette campagne électorale. La nouvelle me rendit enthousiaste et fière.
En réunion de rédaction avec l’équipe composée entre autres,  de feu  Ibrahima Fall, Ibrahima Bakhoum, Babacar Touré,  Sidy Gaye, Abdoulaye Ndiaga Sylla, Abdou Latif Coulibaly, la stratégie  de couverture adoptée était de coller à chaque candidat un reporter. On me colla comme candidat, le Pr  Iba Der Thiam, alors secrétaire général de la CDP Garab gui, «l’homme au sourire foudroyant ». Terme que le candidat lui-même avait  inventé pour cette campagne et qui faisait toujours la chute de ces discours. Votez  « Borom Ree Diou neekh dji ». 

Mon sud à moi, c’est le tour du Sénégal que j’ai fait lors de cette campagne électorale, pour couvrir les tournées du candidat Iba Der Thian  avec deux autres ainés journalistes Hamadou Tidiane Sy et  Marcel Mendy.

Mon sud à moi, c’est ce syndrome qui  s’est emparé de moi, ce syndrome là qui attaque certains journalistes, accompagnants de candidats, et qui, compte-tenu de la proximité finissent par être acquis à leur cause, comprennent leurs discours et interprètent leurs expressions. Oui, je fus victime de ce syndrome. Et je me rappelle encore les éclats de rire, lorsque au  téléphone, en parlant avec Sidy Gaye à qui je venais d’envoyer par fax mon papier sur l’étape de Kaolack, j’affirmais avec aplomb : «Sidy, est-ce vous savez qu’Iba Der va gagner cette élection ». Quand mon interlocuteur, répéta ma phrase et que, j’entendis au bout du fil  des éclats de rire, je pris conscience que Sidy voulait que les autres comprennent mon commentaire.

Cette réaction me frustra et j’en conclus que ces citadins restés dans les grandes capitales comme Dakar ne savaient  pas que les paysans à qui  Iba Der promettait une fois devenu Président,  des lits sans punaises, sans puces et sans  cafards, des matelas éponges, des charrettes avec des chaises bourrées, ces paysans donc, peuvent bien voter pour lui. J’étais victime d’un  syndrome, et Ibrahima Bakhoum qui me colla le sobriquet de Mme Der, l’avait  si bien  compris qu’il me en me  demanda de rentrer. La campagne était presque à son terme.  Il ne restait que l’étape de Dakar, et, il fallait retourner à l’école.

C’est cela mon Sud à moi. Ma chance fut d’être encadrée, un encadrement que j’ai retrouvé à mon passage au Soleil avec les Cheikh Tidiane Fall, Djib Dhiédiou, El Bachir Sow, et à Wal Fadjri avec Abdourahmane Camara, Tidiane Kassé, Ousseynou Gueye, Jean Meissa Diop etc. 

Cet encadrement a été décisif dans  ma carrière. Il ya  deux semaines, en réunion avec Ibrahima Bakhoum dans le cadre de mon travail, je l’entends dire à Babacar Touré avec qui il discutait des 25 ans de Sud,  « Imagine-toi Babacar que je suis en réunion avec une de nos stagiaires qui aujourd’hui gère la communication du Conseil National de Lutte Contre Sida. Elle est devenue experte », taquine Bill.  J’ai éclaté de rire car je venais de  me suis rappeler mon tout premier article que je n’ai pas osé donner à la saisie.

Chargée de la communication au conseil National de Lutte Contre le Sida



 
 
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